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(…)
devant ma cour de récré
un vagabond disserte avec son chien
l'homme est fatigué
sa démarche porte son secret
et ses années d'errance
une partie de lui s'est absentée
dans un endroit qui s'agrandit
au fur et à mesure qu'il vit dans la rue
son corps est un naufrage
il cherche une rive
il ne sait pas que je le regarde
à la craie
j'ai ouvert le portail
pour orienter sa marche
exclu de la communauté
l'espace blanc entre ses mots s'est agrandi
il ne rencontre plus
il cherche une place qui ne dérange pas les murs
un lieu où il peut revenir
un endroit qu'il pourrait tutoyer
sa maison est dans son passé
les cailloux dans ses chaussures
le présent sur son dos
sous le préau
la sonnerie qui annonçait
les débuts et fins de choses ne fonctionnent plus
le vagabond peut dormir tranquille
le sommeil ne sera pas une menace
das quelques heures
la nuit et lui veilleront ensemble
les mots leur diront de se taire
dévorer les heures d'hier
retrouver des liens
entendre la peur déchirer les pages
ouvrir une parenthèse qui ne se referme jamais
dans quelques heures
la nuit et lui
comme l'enfant qui efface l'instant
en fermant les yeux
Les contours de l'être s'estomperont
il surlignera le chemin du désert affectif
plus personne ne le touche
il voudrait être deux
il voudrait être ensemble
sa colère contenue va s'épuiser cette nuit
elle reviendra sûrement demain
fera face à l'indifférence
son besoin de tendresse
ira s'ajouter à son besoin de tendresse
jusqu'au dernier étage du ciel
juste une fois
il voulait être en paix
au fond de la mer des songes
il n'a plus d'âge
demain
comme une page déjà écrite
pendant qu'il dort
je vois son reflet d'hier
sur la vitre de la classe du directeur
comme un affront à l'autorité
hier à Montpellier
assis à l'intersection des portes vides
il traquait sur le visage des passants
le moindre sourire
le moindre regard
sortir un instant de l'indifférence
il écoutait ceux qui parlent sans le voir
ceux qui se lavent du froid et de la pluie
il portait sa fureur et sa peine
comme quelqu'un qui ne peut plus porter
un soir
il s'est couché contre la statue de Jaurès
il parlait à un confident qui ne le rejette pas
dormir contre quelqu'un
se blottir au chaud
s'endormir sur la pensée d'un ami
son chien protecteur est toujours là
par amour
par fidélité
il comprend quelque chose qui nous fait peur
hier
au pieds de la statue de Jaurès
le vagabond libérait sa poésie
aucune oreille ne l'entendait crier contre l'oubli
hier
premier jour des soldes
la procession des fourmis dévoreuses proliférait
sous les néons fluorescents
ravitailler la fourmilière
de la saison précédente à la saison suivante
la faim appelle sans faim
il a été expulsé de la place Jean Jaurès
il dérangeait les consommateurs
il gâchait le paysage
disparaître
n'être au monde
prendre un train pour nulle part
ici sous le préau
son souffle s'est apaisé
je pense à ses chaussures qui pensent
à ce qu'elles ont marché
tout ce qu'il pourra construire demain
parmi les corps déambulants
c'est une vérité propre
qui cherche le lieu de sa tombe
cet homme a une histoire mais
il n'a plus de murs pour accrocher ses souvenirs
son regard mélancolique
est assis à la même table que nous
depuis longtemps sans abri au cœur
il raconte tous les matins
les histoires les plus authentiques
qui le font rester debout
après la traversée de la nuit
je l'ai entendu déclamer à qui veut l'entendre
alors que ses mots prenaient tout l'espace
chacun a porté sa pierre
il n'y avait pas de division
Jérusalem était la base
chaque génération porte
les péchés de ses aïeux
qu'est-ce que je peux laver
du rien que je suis
du rien que je porte
chaque fois que vous vous détruisez
vous renaissez
c'est comme une espèce
comme un arbre
qui accueille l'intelligence
nos regards se sont croisés
il a aussitôt arrêté de dire
il y a avait une sorte de fil invisible
entre son regard et le mien
je ne pouvais plus m'échapper
il m'avait attrapée
j'avais envie d'aller m'asseoir à côté de lui
j'avais envie de lui dire
que j'étais émue de l'entendre
lui dire
que je n'ai pas oublié
lorsqu'il disait un an avant
dans le quartier de Figuerolles
il faut arroser le mots
pour faire pousser les hommes
je n'ai rien osé
je lui ai simplement souri
pour lui parler sans mot
la peur d'être happée
absorbée par sa situation
comme s'il était contagieux
la peur de ne pas être à la hauteur de son courage
la peur de ma maladresse
de mon ignorance
la peur d'apprendre
ce qu'il pourrait faire pour moi
plutôt que l'inverse
il ne tend pas la main
il tend un miroir
quelle image je ne veux pas voir
comment peut-il faire
celui qui veut fuir l'exclusion
pour communiquer
et soigner l'errance du cœur
dans ce coin de préau
le vagabond poète me fait penser
à un enfant privé de récré
le masque est tombé
l'homme épuisé s'est endormi
celui qui vit caché
dans un courant d'air de l'ombre
fait une pause dans son chant du livre
pour demain peut-être
ne plus vivre contre
mais avec
(...)
Extrait du poème
L'homme qui passe de
Rabia, long et beau poème de 102 pages, bien que le déclarer beau ne suffise pas. D'origine Kabyle née dans le Gard, elle vit à Montpellier.
©N&B Éditions - 2019
Ce message a été édité - le 14-06-2024 à 00:09 par Jim