VARIATIONS SUR LES BUCOLIQUES - Paul Valéry

Par : Jim
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Jim

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à mon cher docteur A. Roudinesco, souvenir d'une collaboration affectueuse et parfois médicale.
Le 20 août 1944.

Il m’a été demandé par un de mes amis, au nom de quelques personnes qui veulent en faire un beau livre, de traduire les Bucoliques à ma façon; mais, soucieuses d’une symétrie qui rendît sensible au regard leur dessein de composer des pages d’une noble et solide ordonnance, elles ont pensé qu’il convenait que le latin et le français se correspondissent ligne pour ligne, et elles m’ont proposé le problème de cette égalité d’apparence et de nombre.
La langue latine est, en général, plus dense que la nôtre. Elle n’use pas d’articles; elle fait l’économie des auxiliaires (du moins à l’époque classique); elle est avare de prépositions; elle peut dire les mêmes choses en moins de mots, elle dispose d’ailleurs des arrangements de ceux-ci avec une liberté qui nous est presque entièrement refusée, et qui fait notre envie. Cette latitude est des plus favorables à la poésie, qui est un art de contraindre continûment le langage à intéresser immédiatement l’oreille (et par celle-ci tout ce que les sons peuvent exciter par eux-mêmes) au moins autant qu’il ne fait l’esprit. Un vers est à la fois une suite de syllabes et une combinaison de mots; et comme cette combinaison doit se composer en un sens probable, ainsi la suite de syllabes doit se composer en une sorte de figure pour l’ouïe, qui s’imposât, avec une nécessité particulière et comme insolite, à la diction et à la mémoire, du même coup. Le poète a donc à satisfaire constamment à deux exigences indépendantes, de même que le peintre doit offrir à l’œil pur une harmonie, mais à l’entendement, une ressemblance de choses ou d’êtres. Il est clair que la liberté de l’ordre des mots dans la phrase, à laquelle le français est singulièrement opposé, est essentielle au jeu de la versification. Le poète français fait ce qu’il peut dans les liens très étroits de notre syntaxe; le poète latin, dans la sienne si large, à peu près ce qu’il veut.
S’agissant donc pour moi de traduire ligne pour ligne, le fameux texte de Virgile en français, et n’étant disposé à admettre, de moi comme des autres, qu’une traduction aussi fidèle que la différence des langues le permît, mon premier mouvement fut de renoncer à exécuter l’ouvrage qui m’était demandé. Rien ne me désignait pour l’accomplir. Mon peu de latin d’écolier était, depuis cinquante-cinq ans, réduit au souvenir de son souvenir; et tant d’hommes des plus lettrés et des plus érudits (sans compter les autres) s’étant, au cours de trois ou quatre siècles, exercés à la traduction de ces poèmes, je ne pouvais espérer que de faire plus mal ce qu’ils avaient accompli supérieurement. J’ajoute, je confesse que les thèmes bucoliques n’excitent pas furieusement mon courage. La vie pastorale m’est étrangère et me semble ennuyeuse. L’industrie agricole exige exactement toutes les vertus que je n’ai pas. La vue des sillons m’attriste, – jusques à ceux que trace ma plume. Le retour des saisons et de leurs effets donne l’idée de la sottise de la nature et de la vie, laquelle ne sait que se répéter pour subsister. Je songe aussi à toute la peine monotone que veut le tracement régulier de rides dans la terre lourde, et je ne m’étonne point qu’on ait vu une peine afflictive et infamante dans l’obligation infligée à l’homme de «gagner son pain à la sueur de son front». Cette formule m’a toujours paru ignoble. Que si l’on me reprend sur ce sentiment que j’avoue et que je ne prétends pas défendre, je dirai que je suis né dans un port. Point de champs alentour, des sables et de l’eau salée. L’eau douce y vient de loin. On n’y connaissait de bétail qu’à l’état de cargaison, plus morte que vive, pauvres bêtes suspendues entre ciel et terre, hissées à toute vapeur, agitant leurs pattes dans l’espace, reposées tout ahuries sur la poussière des quais; et puis, troupeau poussé vers les trains sombres, trottant et trébuchant entre les rails des voies ferrées, sous le bâton de pâtres sans pipeaux.
Mais enfin, l’espèce de défi que me portaient les difficultés dont j’ai parlé, et les comparaisons mêmes qu’il y avait à craindre, agirent comme des aiguillons et firent que je cédai. J’ai une sorte d’habitude de m’abandonner à ces agents du destin que l’on nomme les «Autres». Il n’y a de volonté en moi que sur deux ou trois points absolus, profondément fixés. Sur le reste, je suis facile jusqu’à la faiblesse et à la bêtise, par une étrange indifférence qui se fonde, peut-être, sur ma certitude que personne ne sait ce qu’il fait, ni ce qu’il sera et que vouloir quelque chose, c’est en vouloir du coup une infinité d’autres qui ne manqueront point de paraître à leur tour sur l’horizon. Tous les événements de ma vie, qui ont été des actes de moi en apparence, ont été l’œuvre de quelque autre, et chacun est signé d’un nom. J’ai observé qu’il n’y a guère plus d’avantage que de désavantage à faire ce que l’on veut, et ceci me conduit à ne demander comme à ne refuser que le moins possible. Devant la complexité et l’emmêlement des choses, la décision la plus raisonnée n’est pas différente d’un tirage à pile ou face; si ce n’est le jour même, on le voit bien le mois après.
J’ai donc rouvert mon Virgile de classe, où ne manquent point, selon l’usage, les notes qui manifestent toute l’érudition d’un professeur, mais qui ne la manifestent qu’à lui, car elles seraient, pour la plupart, merveilleusement propres à embarrasser de leur philologie et de ses doutes, l’innocent élève, si, du reste, il les consultait, ce qu’il n’a garde de faire.
Virgile de mes classes, qui m’eût dit que j’aurais encore à barboter en toi?
M’étant juré sur ce Virgile d’enfant d’être aussi fidèle que possible au texte de ces pièces de circonstance que dix-neuf siècles de gloire ont faites vénérables et quasisacrées, et considérant la condition que j’ai dite de la correspondance ligne pour ligne du Virgile selon Virgile et du Virgile selon moi, j’ai pris le parti de faire vers pour vers, et d’écrire un alexandrin en regard de chaque hexamètre. Toutefois, je n’ai même pas songé à faire rimer ces alexandrins, ce qui m’eût assurément contraint à en prendre trop à mon aise avec le texte, tandis que je ne me suis guère permis que des omissions de détail. D’autre part, l’usage du vers m’a rendu çà et là plus facile, et comme plus naturelle, la recherche d’une certaine harmonie sans laquelle, s’agissant de poésie, la fidélité restreinte au sens est une manière de trahison. Que d’ouvrages de poésie réduits en prose, c’est-àdire à leur substance significative, n’existent littéralement plus! Ce sont des préparations anatomiques, des oiseaux morts. Que sais-je! Parfois l’absurde à l’état libre, pullule sur ces cadavres déplorables, que l’Enseignement multiplie, et dont il prétend nourrir ce qu’on nomme les «Études». Il met en prose comme on met en bière.
C’est que les plus beaux vers du monde sont insignifiants ou insensés, une fois rompu leur mouvement harmonique et altérée leur substance sonore, qui se développe dans leur temps propre de propagation mesurée, et qu’ils sont substitués par une expression sans nécessité musicale intrinsèque et sans résonance. J’irai même jusqu’à dire que plus une œuvre d’apparence poétique survit à sa mise en prose et garde une valeur certaine après cet attentat, moins elle est d’un poète. Un poème, au sens moderne (c’est-à-dire paraissant après une longue évolution et différenciation des fonctions du discours) doit créer l’illusion d’une composition indissoluble de son et de sens, quoiqu’il n’existe aucune relation rationnelle entre ces constituants du langage, qui sont joints mot par mot dans notre mémoire, c’est-à-dire par le hasard, pour être à la disposition du besoin, autre effet du hasard.
Je dirai maintenant mes impressions de traducteur en toute simplicité; mais, selon le vice de mon esprit, je ne me tiendrai pas de me faire d’abord quelques principes et d’agiter quelques idées, – pour le plaisir... πρόςχάριν (*).
Écrire quoi que ce soit, aussitôt que l’acte d’écrire exige de la réflexion, et n’est pas l’inscription machinale et sans arrêts d’une parole intérieure toute spontanée, est un travail de traduction exactement comparable à celui qui opère la transmutation d’un texte d’une langue dans une autre. C’est que, dans le domaine d’existence d’une même langue, dont chacun satisfait à des conditions du moment et de circonstance, notre interlocuteur, nos intentions simples ou complexes, le loisir ou la hâte, et le reste, modifient notre discours. Nous avons un langage pour nous-mêmes, dont les autres manières de parler s’écartent plus ou moins; un langage pour nos familiers; un pour le commerce général; un pour la tribune; il y en a un pour l’amour; un pour la colère; un pour le commandement et un pour la prière; il y en a un pour la poésie et un de prose, sinon plusieurs encore dans chacune; et tout ceci dans le même vocabulaire (mais plus ou moins restreint ou étendu, selon la cas) et sous la même syntaxe.
Que si le discours est réfléchi, il est comme fait d’arrêts; il procède de station en station. L’esprit, au lieu d’épouser et de laisser s’émettre ce qui lui vient en réponse immédiate à ce qui l’excite, pense et repense (comme en aparté) la chose qu’il veut exprimer, et qui n’est pas du langage; et ceci, en présence soutenue, des conditions qu’il s’est données.
Un homme qui fait des vers, suspendu entre son beau idéal et son rien, est dans cet état d’attente active et interrogative qui le rend uniquement et extrêmement sensible aux formes et aux mots que l’idée de son désir, reprise comme retracée indéfiniment, demande à inconnu, aux ressources latentes de son organisation de parleur, – cependant que je ne sais quelle force chantante exige de lui ce que la pensée toute nue ne peut obtenir que par une foule de combinaisons successivement essayées. Le poète choisit parmi celles-ci, non point celle qui exprimerait le plus fidèlement sa «pensée» (c’est l’affaire de la prose) et qui lui répéterait donc ce qu’il sait déjà; mais bien celle qu’une pensée à soi seule ne peut produire et qui lui paraît à la fois étrange et étrangère, précieuse, et solution unique d’un problème qui ne s’énonce qu’une fois résolu. Cette bienheureuse formation communique au poète le même état d’émotion qui l’a tout à coup engendrée : elle n’est point une expression par construction, mais une sorte de propagation, d’effet de résonance. Le langage, ici, n’est plus un intermédiaire que la compréhension annule, une fois son office accompli; il agit par sa forme, dont l’effet est de la faire aussitôt renaître et reconnaître elle-même.
Le poète est une espèce singulière de traducteur qui traduit le discours ordinaire, modifié par une émotion, en «langage des dieux»; et son travail interne consiste moins à chercher des mots pour ses idées qu’à chercher des idées pour ses mots et ses rythmes prédominants.
Quoique latiniste des moins sûrs de soi, cette mince et médiocre connaissance qui m’est restée du langage de Rome m’est infiniment précieuse. On peut fort bien écrire tout en l’ignorant, mais je ne crois pas que, l’ignorant, on puisse se sentir aussi bien construire ce qu’on écrit que si l’on a quelque conscience d’un latin sous-jacent. On peut fort bien dessiner des corps humains sans connaître le moins du monde l’anatomie; mais celui qui la connaît en doit tirer quelque avantage, ne fût-ce que celui d’abuser de ce savoir pour déformer plus hardiment et heureusement les figures de ses compositions. Le latin n’est pas seulement le père du français; il est aussi son éducateur en matière de grand style. Toutes les niaiseries et les raisonnements incroyables qu’on a produits pour défendre ce qu’on nomme du nom vague et menteur d’HUMANITÉS ne font qu’offusquer l’évidence de la vraie valeur pour nous d’une langue à laquelle nous devons ce qu’il y a de plus solide et de plus digne dans les monuments de la nôtre. Elle se rapporte à celle-ci de deux manières différentes : ce qui est remarquable en soi et singulier. Et d’abord, elle l’engendre par une suite de modifications insensibles d’elle-même, évolution durant laquelle s’introduisent quantité de facteurs et d’apports irrégulièrement annexés et incorporés au cours des âges. Plus tard, notre français déjà bien établi et bien détaché de la souche, il arriva que de savants hommes et les auteurs les plus relevés de leur temps élurent, dans la longue histoire de la langue littéraire latine, une période assez brève, mais riche en ouvrages du premier ordre, qu’ils consacrèrent comme époque de la perfection de l’art de parler et d’écrire. On ne peut prouver qu’ils eurent raison, puisqu’il n’y a point de démonstrations en cette matière; mais il serait facile de montrer que l’étude intime et l’assimilation des écrits de Cicéron, de Tite-Live ou de Tacite ont été des conditions essentielles de la formation de notre prose abstraite de la première moitié du XVIIe siècle, qui est ce que la France a produit, dans l’ordre des Lettres, de plus rare et de plus consistant. Tout pauvre en latin que je suis, voilà ce que je sens.
Mais il devrait s’agir ici de poésie et de Virgile.
Au bout de quelque temps que je m’avançais dans ma traduction, faisant, défaisant, refaisant, sacrifiant ici et là, restituant de mon mieux ce que j’avais refusé tout d’abord; ce travail d’approximations, avec ses petits contentements, ses repentirs, ses conquêtes et ses résignations, m’inspira un sentiment intéressant, dont je n’eus pas tout de suite conscience, et qu’il vaudrait mieux ne pas déclarer, si j’avais souci d’autres lecteurs que de ceux assez intérieurs pour le comprendre.
J’eus, devant mon Virgile, la sensation (que je connais bien) du poète en travail; et je discutai distraitement avec moi-même, par-ci, par-là, au sujet de cette œuvre illustre, fixée dans une gloire millénaire, aussi librement que j’aurais fait d’un poème en travail sur ma table. Je me trouvai, par moments, tout en tripotant ma traduction, des envies de changer quelque chose dans le texte vénérable. C’était un état de confusion naïve et inconsciente avec la vie intérieure imaginaire d’un écrivain du siècle d’Auguste. Cela durait une ou deux secondes de temps actuel, et m’amusait. Pourquoi pas, me disais-je, en revenant de cette brève absence. Pourquoi pas? Ce sont toujours, au fond, les mêmes problèmes, – c’est-à-dire, les mêmes attitudes : l’oreille intime tendue vers le possible, vers ce qui va se murmurer «tout seul», et murmuré, redevenir désir; le même suspens et les mêmes précipitations verbales; la même orientation de la sensibilité du vocabulaire implexe, comme si tout les mots de la mémoire guettaient leur occasion de tenter leur chance vers la voix. Je ne craignais pas de rejeter telle épithète, de ne pas aimer tel mot. Pourquoi pas?
Deux remarques simultanées peuvent justifier assez ce divertissement involontaire. Le critique par distraction peut s’expliquer devant lui-même.
D’abord, le fait que ces Bucoliques sont une œuvre de jeunesse. Ensuite, l’observation de l’état de la poésie latine au moment de leur composition. L’homme était jeune; mais l’art des vers à Rome en était au point où il devient si conscient de ses moyens que la tentation de les employer pour le plaisir de s’en servir et de les développer à l’extrême, passe le besoin vrai, primitif et naïf de s’exprimer. Le goût de produire l’effet devient cause : mettez une arme aux mains d’un adolescent, et le fuyez. C’est que la sensation des forces nous presse de leur trouver un emploi et que l’abus du pouvoir est inévitablement suggéré par le sentiment qu’on en possède l’usage. Dans les arts, apparaissent alors les virtuoses et leur superbe indifférence à l’égard du sujet qu’ils ont à traiter ou à interpréter.
Mais il n’est pas nécessaire, pour que se prononce cet état d’âme, que l’habileté technique, la possession de moyens bien déliés et le libre jeu des articulations mentales soient réellement aussi assurés que l’artiste naissant l’imagine, pour avoir fait quelques essais dont la témérité et la nouveauté l’étonnent lui-même et l’ensorcellent. Il lui suffit presque d’en avoir l’idée et de s’en sentir l’audace pour qu’il éprouve la sensation d’avoir dérobé à son génie probable quelques secrets de produire le Beau...
Je m’étends un peu sur ceci, car je n’ai rien de bon à dire sur Virgile que je ne le puise dans une certaine expérience de son métier. L’érudition (que je n’ai pas) ne peut, en somme, que préciser dans l’incertain divers points de biographie, de lecture ou d’interprétation de termes. Cela a son importance; mais importance surtout extérieure. Il intéresserait, sans doute, de savoir si le poète pratiquait le genre d’amour qu’il prête à tel de ses bergers? Ou si tel nom de plante qui figure dans tel vers a son correspondant en français? La philologie peut même rêver laborieusement, et même brillamment, sur ces problèmes. Mais je ne puis m’égarer, quant à moi, que dans une tout autre voie. Je vais, à ma façon, du poème achevé, et d’ailleurs comme cristallisé dans sa gloire, vers son état naissant. Je consens que c’est une affaire de pure imagination, mais une imagination tempérée par de sûrs souvenirs.
Virigile donc, considéré en jeune poète, je ne puis y penser qu’il ne me souvienne du temps de mes commencements. Le travail de traduire, mené avec le souci d’une certaine approximation de la forme, nous fait en quelque manière chercher à mettre non pas sur les vestiges de ceux de l’auteur; et non point façonner un texte à partir d’un autre; mais de celui-ci, remonter à l’époque virtuelle de sa formation, à la phase où l’état de l’esprit est celui d’un orchestre dont les instruments s’éveillent, s’appellent les uns les autres, et se demandent leur accord avant de former leur concert. C’est de ce vivant état imaginaire qu’il faudrait redescendre, vers sa résolution en œuvre de langage autre que l’originel.
Les Bucoliques, me tirant pour quelques instants de ma vieillesse, me remirent au temps de mes premiers vers. Il me semblait en retrouver les impressions. Je croyais bien voir dans le texte un mélange de perfections et d’imperfections, de très heureuses combinaisons et grâces de la forme avec des maladresses très sensibles; parfois, des pauvretés assez surprenantes, dont je montrerai quelqu’une. Je reconnaissais dans ces inégalités d’exécution un âge tendre du talent, et ce talent venu à poindre dans un âge critique de la poésie. La nôtre, quand j’avais vingt ans, se trouvait, après quatre siècles de magnifique production, en proie à une inquiétude de développements tout nouveaux. La plus grande diversité de formes et de modes d’expression se fit admettre, et notre art fut livré à toutes les expériences que pouvaient suggérer aussi bien le désir de se distinguer de toutes les poétiques suivies jusqu’alors, que l’idée de l’enrichir positivement par des inventions parfois étranges, filles d’analyses très subtiles des propriétés excitantes du langage.
J’étais séduit par les recherches de cette espèce. Bientôt, j’eus plus de goût qu’il n’eût peut-être fallu, pour l’élaboration même des vers. Cette pratique créatrice assez passionnante me détachait du motif initial de l’ouvrage, devenu un prétexte, et me donnait enfin la sensation d’une liberté à l’égard des «idées», et d’un empire de la forme sur elles, qui contentaient mon sentiment de la souveraineté de l’esprit sur ses emplois. Je m’assurais que la pensée n’est qu’accessoire en poésie, et que le principal d’une œuvre en vers, que l’emploi même du vers proclame, c’est le tout, la puissance résultante des effets composés de tous les attributs du langage.
Ces explications, bien trop personnelles, peut-être, sont pour faire comprendre que je me sois surpris dans une attitude de familiarité assez choquante, mais inévitable, devant un ouvrage de mon métier.
J’ajoute cette réflexion, que le vers latin se montre encore plus différent de la prose que le français, qui la frôle, et même l’épouse trop aisément, quoiqu’il subisse en général la loi de la rime, inconnue au latin «classique». Le vers français supporte d’être formé d’une matière verbale qui ne révèle pas nécessairement la qualité musicale du «langage des dieux». Les syllabes s’y suivent sans que rien dans nos règles leur impose de se suivre aussi harmonieusement que possible; c’est l’erreur de Malherbe et de Boileau d’avoir oublié l’essentiel dans leur code, cependant qu’ils proscrivaient cet infortuné, l’hiatus, ce qui nous rend la vie parfois si difficile et nous prive de charmants effets comme des tutoiements les plus nécessaires. Quelques poètes seulement se sont consumés à rechercher l’euphonie continue de leurs vers, qui chez la plupart, est rare, et comme accidentelle. J’avoue avoir attaché à cette condition une importance première, et avoir sacrifié beaucoup à son observance. Je l’ai dit assez souvent : pour moi, le langage des dieux devant être discernable, le plus sensiblement qu’il se puisse du langage des hommes, tous les moyens qui le distinguent, s’ils conspirent, d’autre part, à l’harmonie, sont à retenir. Je suis partisan des inversions.
Pénétré de ces sentiments, je n’ai pu, traduisant les Bucoliques, me garder d’appliquer au texte le même genre de regard que je fais aux vers français, qu’ils soient d’un autre ou bien de moi. Je réprouve, je regrette ou j’admire; j’envie ou je supprime; je rejette, j’efface, je retrouve et confirme ce que je viens de trouver, et je l’adopte sur ce retour qui lui est favorable.
À l’égard d’un ouvrage illustre, cette manière de le discuter par analogie peut et doit assurément paraître naïve et présomptueuse. Je ne puis qu’alléguer qu’elle m’était toute naturelle, par les raisons que j’ai dites. Davantage : moyennant cette imagination d’un état encore instable d’un ouvrage bien mieux qu’achevé, je me figurais participer le plus sensiblement possible à la vie même de cet ouvrage, car un ouvrage meurt d’être achevé. quand un poème se fait lire avec passion, le lecteur se sent son auteur de l’instant, et c’est à quoi il connaît que le poème est beau. Enfin, mon illusoire identification me dissipait d’un coup l’atmosphère d’école, d’ennui, le souvenir d’heures perdues et d’horaires rigides qui pèsent sur ces malheureux bergers, sur leurs troupeaux et leurs amours de divers genres, et que la vue de mon «livre classique» me restitue. Je ne sais rien de plus barbare, de plus infructueux et, donc, de plus bête qu’un système d’études qui confond la prétendue acquisition d’une langue avec la prétendue intelligence et jouissance d’une littérature. On fait ânonner des merveilles de poésie ou de prose par des enfants trébuchant à chaque mot, égarés dans un vocabulaire et une syntaxe qui ne leur apprennent que leur ignorance, cependant qu’ils savent bien et trop bien que ce travail forcé ne va à rien et qu’ils abandonneront avec soulagement tous ces grands hommes dont on leur a fait des agents de torture et de contrôle, et toutes ces beautés dont la fréquentation précoce et impérative n’engendre, chez la plupart, que le dégoût.
Plaçons-nous donc enfin devant nos ÉGLOGUES en amateurs tentés de jouer au poète. Il faut s’enhardir un peu à être celui-ci. Il est de l’âge qui se place entre le jeune homme et l’homme jeune. Il connaît le plaisir de composer des vers. Il sait déjà se chanter ce qui lui plaît, se trouve mille «motifs» dans sa campagne italique, mère et nourrice. Il en est fils et il en vit, de corps et d’âme. Tout instruit aux lettres qu’il est, nul n’est plus familier que lui avec les êtres, les mœurs, les travaux et les jours de ce pays très varié, où le blé se cultive et la vigne; où il y a des prés et des marais, des montagnes boisées et des parties dures et nues. L’orme et le cyprès y grandissent chacun selon la majesté de son essence. Il y a aussi des chênes qu’il arrive que frappe la foudre, ce qui signifie quelque chose. D’ailleurs, toute cette contrée est hantée ou habitée de déités ou de divinités qui tiennent chacune quelque rôle dans cette étrange économie de la nature qui s’observait au Latium, et qui combinait si singulièrement la mystique et la pratique de l’existence. La fonction commune de cette population mythique était de rendre vivantes les relations des hommes avec les productions, les métamorphoses, les caprices et les lois, les bienfaits et les rigueurs, les constances et les hasards qu’ils observaient dans le monde autour d’eux. Rien n’est inanimé, en ce temps-là; rien n’est insensible et sourd, si ce n’est volontairement, pour ces paysans latins, qui donnent leurs vrais noms aux sources, aux bois, aux grottes, et savent comme il faut parler aux choses, les invoquer, les adjurer, les prendre à témoin; et il se fait ainsi entre elles et l’homme un commerce de mystère et de services, que nous ne pouvons plus concevoir que nous ne pensions «Poésie», – c’est-à-dire en faisant évanouir toute la valeur et le sérieux de ce système d’échanges. Mais ce que nous appelons «Poésie» n’est précisément que ce qui nous reste d’une époque qui ne savait que créer. Toute Poésie dérive d’une époque de connaissance créatrice naïve, et s’est détachée peu à peu d’un état premier et spontané où la pensée était fiction dans toute sa force. J’imagine que cette puissance s’est progressivement affaiblie dans les villes, où la nature est mal reçue, mal traitée, où les fontaines obéissent aux magistrats, où les nymphes ont affaire à la police des moeurs, les satyres sont mal vus, et les saisons contrariées. Les campagnes, plus tard, se dépeuplèrent aussi, et non seulement de leurs charmants et redoutables phantasmes, mais enfin de leurs hommes crédules et songeurs. Le paysan devint «agriculteur».
Mais, revenant à notre poète de l’an 40, il faut avouer que l’on chante bien plus gracieusement les faunes, les dryades, et Silène et Priape, quand on croit beaucoup moins à leur existence qu’à la magie des vers savants, et aux charmes des figures de langage exquisément formées.
Virgile, petit propriétaire, – mais bien différent de tant des nôtres qui ne sont sensibles qu’à la transmutation de leurs peines et sueurs en bonne monnaie, et qui coupent un bel arbre sur le bord de leur champ comme si la conservation de cette magnificence fût une faute contre leur vertueuse économie, – ce Virgile, qui se sentait partagé entre les regards différents qu’il adressait au paysage d’alentour, Virgile à double vue, il y plaçait tantôt la complaisance, les craintes, les espoirs de celui qui possède , et qu’obsède souvent le souci du bien qui le fait vivre; tantôt l’envahissait une tout autre contemplation; ses ambitions cessaient d’être rustiques : il n’était plus un simple; il se dégageait en lui un esprit affiné, instruit aux délicatesses grecques et séduit à de plus savantes compositions que ces chants de bouviers sans art. Il eût pu faire une onzième églogue entre lui-même et lui. Mais encore, il était, ou venait d’être victime des désordres que la guerre civile et ses brutales suites avaient apportés dans sa sphère de vie.
Ainsi : poète dont le désir et les artifices se développent; homme des champs, mais homme menacé d’expropriation, quasi ruiné par les exactions de la soldatesque victorieuse, réduit à s’adresser aux puissances du jour et de se ménager des protecteurs, telle est la triple condition de l’auteur des Bucoliques. Toute la carrière poétique de Virgile sera l’expansion la plus gracieuse de la langue latine et de ses ressources musicales et plastiques dans un champ de forces politiques; la terre natale, à la fois nourricière, support de l’histoire ou de la légende, trésor d’images, lui fournissant les prétextes, les décors, les épisodes et les personnages variés de ses ouvrages successifs.
Ici se placerait assez bien une petite considération des rapports du poète avec le pouvoir. Vaste sujet, question qui est de tous les temps. Si je n’avais tant taquiné l’Histoire, je suggérerais une thèse ou un traité «Des relations de la Poésie avec les régimes ou gouvernements divers.» On pourrait aussi songer à une fable à la La Fontaine : Le Poète et l’État, parallèle à celle du Savetier et du Financier. Ou bien reprendre et commenter la fameuse formule de l’Évangile : Rendez à César, etc.
Ce problème admet autant de solutions que l’humeur et la condition de chacun, ou les circonstances, en proposent. Il y a des solutions économiques, – car il faut vivre. D’autres sont d’ordre moral. Et il en est de purement affectives. Tel régime séduit par ses perfections extérieures, ou par son éclat et ses triomphes; tel maître par son génie; tel autre par ses libéralités, parfois un simple sourire. Dans d’autres cas, ce sont des réactions d’opposition, qui sont excitées par l’état des choses publiques : l’homme de l’esprit s’insurge alors plus ou moins manifestement, ou se renferme dans un travail qui secrète autour de sa sensibilité une sorte d’isolant intellectuel. Tous les cas, en somme, s’observent. Racine adore son Roy. Chénier maudit ses tyrans. Hugo s’exile. Corneille mendie fièrement. Goethe préfère au désordre l’injustice. La majesté éblouit. L’autorité impose. La liberté enivre. L’anarchie fait peur. L’intérêt personnel parle de sa voix puissante. Il ne faut pas, non plus, oublier que tout individu qui se distingue par les talents se place, dans son cœur, dans une certaine aristocratie. Il ne peut, qu’il le veuille ou non, se confondre à la masse, et ce sentiment inévitable a des conséquences très diverses. Il observe que la démocratie, égalitaire par essence, est incapable de pensionner un poète. Ou bien, jugeant les hommes au pouvoir et les hommes dominés par ceux-ci, il les méprise, mais ressent la tentation de faire, lui aussi, figure en politique et de participer à la conduite des affaires. Cette tentation n’est pas rare chez les lyriques. Il est remarquable que l’occupation la plus pure parmi les humaines, qui est d’apprivoiser et de relever les êtres par le chant, comme faisait Orphée, conduise si souvent au désir de la plus impure. Que penser à la fin? Il y a des exemples de tout, puisque nous sommes en Histoire...
Virgile ne peut goûter le désordre et les exactions. Il se trouve spolié, arraché à sa demeure, privé de ses moyens d’existence par des mesures qui sont des expédients politiques. Il voit menacé son loisir d’être soi et de devenir ce qu’il rêve, ce bien le plus précieux, ce trésor de temps libre et riche des beautés en puissance, qu’il est certain de mettre au jour. Il ne voit pas plus loin. Comment veut-on qu’il n’accueille pas les grâces du tyran et ne chante celui qui lui assure des jours tranquilles, et par là, lui restitue sa raison d’être?

Ludere quae vellem calamo permisit agresto (**)

Virgile n’a pas hésité entre l’indépendance du citoyen et celle du créateur de poèmes. Peut-être n’a-t-il même pas songé qu’il sacrifiait quelque chose en faisant profession de laudateur de César, jusqu’à le diviniser : Erit ille semper deus... (***) On imagine toutes les phrases que l’on pourrait écrire pour ou contre cette attitude, selon que l’on juge en moderne ou que l’on tient compte de la relativité des sentiments et des circonstances. Il n’avait pas encore été question des «Droits de l’Homme».
Le problème de conscience que l’on peut introduire ici devient, tout insoluble qu’il est, particulièrement intéressant si on le transforme en problème de valeurs. Si la soumission au despote, l’acceptation de ses bienfaits, qui dégénère ou se traduit en expressions de gratitude et en louanges, est condition de la production d’ouvrages de premier ordre, que décider, que faire, que penser? Ce problème à peine énoncé se développe en argumentations infinies. Je me garderai d’y entrer.


(*) πρός χάριν, pour la grâce
(**) Pour jouer ce que je veux avec un calame à la campagne il me permit
(***) Il sera toujours un dieu
Ed. Folio classique / Gallimard - 1956