Les oies

Par : Jim
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Jim

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Les oies

Rouget de Lisle (1760 - 1836)


Une longue perche en main,
Pierrot, au marché voisin,
Menait une troupe d’oies,
Et, pressé qu’il était, très peu civilement
Les hâtait, les chassait, les poussait en avant,
Sans les laisser d’un pas s’écarter de leurs voies.

De colère gonflés, nos oiseaux cheminaient,
Et de leur guide entre eux, vivement se plaignaient,
Quand survient un passant. Tous, à rompre la tête,
Les voilà de piailler en dressant leurs longs cous :
— Voyez, homme de bien, voyez comme nous traite
Ce rustre, ce manant. Des oisons tels que nous !
Nous descendons tout droit de ces saintes volailles
Qu’on vit du Capitole affranchir les murailles.
Karamsin et d’Hozier sont d’accord sur ce point,
— Messieurs, je les en crois, et la fidèle histoire
De ces nobles auteurs a consacré la gloire ;
Mais ça, parlons de vous. Vous ne dérogez point,
J’espère et soutenez une origine illustre ?
— Vraiment, de nos aïeux nous partageons le lustre.
— Mais vous, Messieurs, mais vous ?. — Nos ancêtres… — Fort bien ;
Mais vous, quels sont vos droits ? qu’avez-vous fait ? — Nous ?… Rien.

Si je voulais mater les insolentes joies
De tant d’oisons sans palme aux airs pleins de hauteur,
Quel texte à commenter !… Chut ! indiscret censeur !!
Le temps présent est l’arche du Seigneur :
Ne faisons pas crier les oies.


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Ce que Louis Aragon en disait dans :Littératures soviétiques (Ed. : Denoël – 1955) :

« C'est un fait que l'on connait trop peu que l'auteur même de notre Marseillaise, Rouget de Lisle, confiné au silence, et tenu pour suspect par la Restauration monarchique, traduisit une fable du grand fabuliste russe Krylov, Les oies, dans un recueil qui parut à Paris en 1825. Sa traduction est très faible, mais rend bien cette fable où l'on voit les oies se vantant de descendre des gardiennes du Capitole, et exiger en conséquence des égards, obligées, au paysan qui les mène, d'avouer qu'elle n'ont rien fait de grand elles-mêmes. Krylov en tire une courte moralité de deux vers :

Cette fable, il serait facile de la rendre plus claire encore,
Mais gare d'irriter les oies.


C'est ainsi que 33 ans après avoir chanté la Marseillaise chez le maire de Strasbourg, Rouget de Lisle nargue la tyrannie et le aristocrates – à l'aube du règne de Charles X. »