Un jour, ou plutôt une nuit, je suis devenu une tortue.
Je me souviens précisément de l’instant de cette transformation. Contrairement à l’infortuné Gregor Samsa, j’ai choisi ma métamorphose. Choix forcé, mais vital.
Cela faisait plusieurs mois que mon corps m’envoyait des signaux inquiétants. Je subissais alors un stress important lié à des difficultés professionnelles. Peu à peu s’installèrent insomnies, essoufflements, palpitations, crises d’angoisse et autres joyeusetés. Les analyses médicales ne révélaient rien ; mais mon médecin identifia immédiatement mon mal : burn-out, ou syndrome de l’épuisement au travail pour les puristes.
Le plus dur fut l’acceptation. Moi, un burn-out ? Allons donc ! Cela arrivait aux autres, pas à moi. J’étais trop solide, trop endurci, trop maître de mes émotions pour tomber dans cette détresse.
Et pourtant…
La nuit où advint ce changement radical, je fus pris de violentes douleurs dans le bras gauche, et de palpitations effrayantes. Je crus que mon cœur allait s’arrêter pour de bon. Mais la crise passa. Alors je sus que le temps de l’acceptation était arrivé. Qu’il fallait que je cède et que j’écoute mon corps. Et surtout que je change.
Ma décision fut radicale. En dix minutes, je fis une demande pour changer mon numéro de portable, je supprimai mon adresse mail et me coupai ainsi de tous les gens qui constituaient alors mon entourage. Je ne gardai que les contacts familiaux et d’autres indispensables, comme le voisinage proche. Ce fut comme déchirer les pages d’un journal intime, couper une branche de ma vie de façon définitive.
Ne pensez pas que cela me fut facile ; je savais que les personnes que j’excluais désormais de ma vie ne comprendraient pas et m’en voudraient. Mais ce fut nécessaire. Fini d’être celui sur qui l’on peut toujours compter, qui donne sans jamais demander, qui veut faire au mieux pour les autres. Terminé le gentil garçon, brave mais trop naïf. Désormais je devais faire mien ce credo : l’empathie commence avec soi-même.
Il n’est pas désagréable d’être une tortue. J’y prends grand plaisir, et je regrette que ma renaissance reptilienne ne se soit pas produite plus tôt.
Une tortue possède une carapace. Cela lui sert autant de maison que de protection. Pour ma part c’est l’idéal.
Par le passé, vous pouviez me voir cheminer fréquemment sur le sentier des vieux moulins, ou pédaler sur la variante allongée qui se perd dans les pâtures lointaines de la commune, entre les troupeaux de brebis et les suidés cloîtrés.
Maintenant je ne sors plus de mon enclos aux chênes sentinelles, laissant les herbes folles et les ronces envahir mon champ. Dans les hautes graminées, on ne voit pas les tortues. Et les ronces, même si elles vous gratifient d’une caresse écarlate avec plaisir, savent se faire pardonner en vous offrant leurs mûres, qui iront remplir les bocaux de confiture et garnir les tartes.
Cet ostracisme auto-infligé me prive certes de petits plaisirs. Du magret cocotte du célèbre restaurant local ne me reste que le souvenir de son fumet, je n’arpente plus la chênaie lors du marché fermier des fêtes du village, et les tableaux du Salon d’automne ont oublié ma présence. Mais l’exil social m’apporte le salut nécessaire à mon bien-être. J’apprécie chaque jour un peu plus la solitude volontaire. Le temps qui reste, je l’aime tant comme le chantait Reggiani. Mais pas pour découvrir de nouvelles personnes. Pour me découvrir moi.
Pour cela, la carapace est bien pratique. Se protéger du monde extérieur, ériger des murailles, ça aide à se retrouver. Je me consacre aux êtres qui me sont chers, qu’ils soient humains, animaux ou végétaux. L’agressivité, les paroles malveillantes, je les laisse rebondir sur mes écailles. Que m’importe désormais ce que l’on pense de moi. J’ai bien assez à penser par moi-même. Mon isolement est ma carapace.
L’autre apanage de la tortue, c’est la lenteur. Je n’ai pas vu passer la plus grande partie de ma vie, occupé que j’étais à m’occuper de tous sauf de moi-même. J’entends à présent ralentir le cours de mes jours, en savourant le menu inattendu des saisons. Il m’arrive souvent de ne rien faire de mes journées de repos. Pourquoi toujours vouloir occuper ses heures, fuir l’oisiveté et s’imposer des tâches sempiternelles ? Alexandre le Bienheureux a fait de moi son disciple.
Pour autant, je n’ai pas abandonné les joies de l’effort pédestre. C’est avec gourmandise que je vois arriver les week-ends ensoleillés, annonciateurs d’un festin de marche qui rassasie ma faim d’évasion.
J’ai commencé la randonnée en montagne il y a deux ans. Auparavant je n’étais qu’un marcheur fort dilettante, aux sorties parsemées durant les décennies passées. Me voilà maintenant pratiquant assidu, mais tout de même novice et en période de rodage.
Car n’oubliez pas que je suis une tortue. Et cela se remarque d’autant plus sur les sentiers montagnards. Soyons honnêtes : je marche lentement. Je vois plusieurs raisons à ce train de sénateur reptilien. Tout d’abord, je ne suis guère taillé pour les montées. Mes pieds sont proches de mes épaules, et mes foulées en sont d’autant raccourcies. Courtaud, je ne suis guère filiforme, et les lois de la gravité n’aiment pas l’embonpoint. L’âge n’arrange rien non plus. De plus, au-delà des 2 000 mètres d’altitude j’en ressens vraiment les effets sur mon organisme. Vous m’objecterez que le physique n’est pas un critère valable pour gravir les sommets. Après tout, Junko Tabei ne dépassait le mètre que de cinquante-deux centimètres, ce qui ne l’empêcha pas d’être la première femme à triompher des 8 848 mètres de la Déesse mère des vents. Mais en ce qui me concerne, je ne suis même pas le Poulidor des randonneurs. Je ne croise pas les autres randonneurs. Je ne vois que leur dos quand ils me doublent. Jeunes et vieux, tous me présentent leur séant. Mais cela me sied. Je suis une tortue, après tout. Et la lenteur me permet de regarder ce qui m’entoure (bien que, lors de longues randonnées sur des pentes à pourcentage élevé, mes yeux restent fixés sur mes pieds, incapable que je suis dans ces moments de lever la tête, au bord de l’asphyxie). Les rudes montées me sont pénibles, ma progression est alors extrêmement ralentie et riche en souffrance. Mais qu’importe ! Les paysages m’invitent à la contemplation, je m’enivre de cette ambroisie visuelle. Et les montagnes, elles, ne me jugent pas.
J’ai commencé par marcher en groupe, dans le cadre d’une association. Mais rapidement j’ai apprécié de randonner en petit comité, puis seul. Je ne m’en pensais pas capable, n’étant guère téméraire. Mais j’y ai pris goût et je me surprends à me délecter de cette solitude. Deux choses pourtant m’effraient : le vide (un comble pour moi qui me trouve souvent sur des crêtes aériennes, à me demander ce que je suis allé faire dans cette galère) et rencontrer Lou Moussu. Riez, vous avez raison, j’ai plus de chance de croiser la comète Jornet que de croiser un plantigrade. Il n’empêche que j’y pense à chaque fois que les sentes deviennent forestières. Je me sens plus rassuré lors de mes pérégrinations basques, le bestiaire y est différent.
Malheureusement, les mêmes problèmes se rencontrent aussi bien en plaine qu’en montagne. J’ai beau être une tortue, même si j’avais un bandeau bleu sur les yeux on ne m’appellerait pas Leonardo (vous avez la réf ?). Ce n’est pas parce qu’on part en montagne qu’on abandonne ce qui nous hante.
Beaucoup me disent que le racisme, c’est de la bêtise. Je ne le crois pas. Associer racisme et bêtise, c’est minimiser la Bête. Un enfant fait des bêtises. Le racisme n’est pas une bêtise d’enfant.
Il y a une dizaine d’années, alors que je déjeunais avec des amis dans un restaurant du coin, situé dans une commune à trois clochers, un homme s’approcha de notre table. Il vint directement à moi et, d’un air enjoué, insista très lourdement pour que je le suive. Malgré mon refus, il se fit très pressant, disant que j’allais bien rire. Il m’attrapa le bras et me tira littéralement à sa suite, m’entraînant dans la grande salle qui jouxtait la pièce principale du restaurant. Il y avait ce jour-là un mariage, la salle était comble. L’homme me poussa vers la mariée en criant, hilare : « Tiens, on t’en a trouvé un ! »
Les mariés avaient choisi comme thème de décoration la Chine.
L’an dernier, alors que je randonnais avec un groupe, nous nous sommes arrêtés pour la pause méridienne. Whisky et Ricard furent proposés pour l’apéro. Sachez que je ne bois pas. Non par choix, mais par goût. Ou plutôt par absence de goût pour la bouteille, fût-elle dive. Je préfère m’étourdir avec la substantifique moelle dont je m’abreuve lors de mes vagabondages pyrénéens. Mais revenons à l’apéro en question (je sais, je digresse souvent). Je refusai donc ce petit verre, pourtant proposé avec convivialité. Un des membres du groupe me lança alors ce trait, qui pour moi d’esprit n’en avait pas (n’est pas Cyrano qui veut) : « Tu préfères un verre de saké ? »
Permettez-moi un bref retour dans le temps, et grimpez avec moi sur les branches de mon arbre généalogique.
Au début des années 30, un Français nommé Jules B. quitta sa Normandie natale et embarqua pour ce qu’on appelait alors la Cochinchine. Il ne devait jamais revoir les pommiers de son enfance, mais avant de mourir en ces terres lointaines, il eut le temps d’épouser une jeune autochtone. Ils eurent quatre enfants : Jeanne, Marie, Yvonne et Jean-Louis. Jeanne était ma mère.
Je suis donc Français depuis moult générations. Pas naturalisé, pas de seconde ou troisième génération. Français de droit par le sang de mon grand-père maternel. Mais ce sang ne se voit pas. Il coule en moi, rouge comme le vôtre, et pourtant je ne suis qu’un Jaune pour beaucoup.
Je marche. Comme une tortue. En portant ma carapace. Lourde de mes souffrances, de mes échecs, du regard des autres. Mais je ne suis pas seul. Car ma petite carapace est immense. (Oh, un oxymore ! Voyez, je peux être décontrasté comme Garcimore, même si mes mots présents ne le sont pas).
Oui, immense. C’est nécessaire, car il faut de la place. Beaucoup de place.
Je ne marche pas seul (hé, je me prénomme Pascal, pas Jean-Jacques). J’emporte dans ma carapace une multitude. Ils sont tous avec moi. Je marche avec eux, et pour eux. Pour ceux de ma famille qui ne sont plus de ce monde. Pour ma mère qui n’a jamais connu le bonheur de marcher en montagne, de voyager, d’avoir ne serait-ce qu’un seul loisir. Chacune de mes randonnées lui fait découvrir nos merveilleuses Pyrénées, par les yeux de mon cœur. Mes aïeux sont là aussi, qu’ils soient de ce continent ou d’un autre. Et tous ceux que je croise lors de mes marches. Chaque ruine de cayolar, toue ou courtaou, chaque sentier foulé depuis des temps immémoriaux, tous ces lieux sont peuplés des gens qui ont vécu dans nos montagnes. Je pense à eux lorsque surgissent les vestiges de ces vies passées, j’emprunte les mêmes chemins, je gravis les mêmes sommets. Ils m’accompagnent, me guident en attendant qu’un jour je les rejoigne sur ces cimes.
Non, je ne suis pas seul. Mon ombre est noire de souvenirs partagés, d’espérances communes, de poèmes à écrire.
Vous tous que je ne connais pas, vous qui gardez encore l’espoir que l’humanisme finira un jour par triompher, prenez donc mon pas. Nous partirons dès l’aube comme Victor. Les lacs et les sommets nous attendront, patients, immuables, heureux de voir leurs reflets dans nos rimes.
Je ne suis pas grand-chose. Juste une tortue qui aime les montagnes.
Permettez-moi de terminer par ces mots qui ne sont pas les miens :
« Si vraiment aucune pierre, aucun sérac, aucune crevasse ne m’attend quelque part dans le monde pour arrêter ma course, un jour viendra où, vieux et las, je saurai trouver la paix parmi les animaux et les fleurs. Le cercle sera fermé, enfin je serai le simple pâtre qu’enfant je rêvais de devenir… »
Lionel Terray, Les Conquérants de l’inutile.