Ils n'ont rien à se reprocher, ni elle, ni lui. Enfin lui, un peu.
Il avoue facilement qu'il est accro à cette fille, qu'il ferait n'importe quoi pour elle, elle le rend dingue rien qu'à la regarder, avec sa façon de se refuser à lui, abrupte.
-"Soyons amis, rien d'autre n'est possible entre nous" dit-elle.
Il moufte pas, il préfère garder son amitié que de ne plus la voir.
Alors ils s'envoient des mails. Jusqu'au jour où sa femme tombe sur ce message sibyllin :
- "A demain, 15heures,derrière l'église Saint Pie Dix".
Lui est très connu dans sa ville. En France,un peu. C'est une figure "du haut du panier" de la ville. Parfois les journaux locaux, à l'affût du moindre scandale, le traque pour des photos volées, la politique mène à ce genre de curiosité malsaine. Même en province. Une photo peut faire ou défaire une carrière.
Elle s'en fout qu'on les voient ensemble. Elle n'a rien ni personne à protéger. Elle est libre. Elle trouverait amusant, elle soigne son image, lors de leurs rendez vous, qu' une photo d'elle soit affichée au kiosque en face de son immeuble demain.
Lui prend son air traqué, à anticiper le visage des passants. Une fois, il l'avait fait marcher 10 mètres devant lui.
Elle avait ri.
Une autre fois, il s'était déguisé , il portait un infâme ciré jaune comme en porte les éboueurs dans le but d'être vu de loin eux.
S'était laissé pousser une moustache ignoble, elle a failli passer à côté de lui sans le reconnaitre. Il avait du se faire violence pour se fabriquer ce profil incognito, lui qui ne portait que des vêtements de grande marque.
Que croyez vous que sa femme a pensé en découvrant les mails ?
S'en est suivi une longue, très longue traversée du désert conjugal pour lui. IL se défend bec et ongle, mais qui croirait qu'il rencontre cette fille et qu'il ne se passe rien entre eux ? Depuis, une indéfectible méfiance persiste au sein du couple. Il est perdant sur tous les fronts.
Alors quand il lui a donné rendez-vous au palais de justice "pour être tranquille", elle a ri, son imagination avait des bornes. Il voulait juste s'asseoir avec elle, sur un banc, dans le hall d'entrée chauffé du tribunal, passer une heure incognito, à la regarder, écouter son babil de femme enfant, rien que l'écouter...
Sauf que pour l'anonymat c'était mal barré. A l'entrée, un dispositif d'alarme et deux gardiens les attendaient. Elle a posé son sac sur le dérouleur, sans problème.
Puis l'un après l'autre, ils sont passés devant le détecteur. Ouf, sinon c'en était fini de leur après-midi ensemble.
Les voici installés sur un banc, dans le hall. C'était compter sans la surveillance dont ce lieu fait l'objet. Au bout d'un quart d'heure, le vigile adossé au comptoir de la réception, les regarde avec insistance , il ne va pas tarder à s'approcher, demander leur papier d'identité et la raison de leur présence suspecte en ce lieu, appeler du renfort.
Ils se résignent à entrer dans une salle d'audience. Le juge les assesseurs, le greffier, les avocats, six prévenus dont deux dans une cage en verre entre quatre flics, une salle comble. Une histoire de drogue. Impossible de se parler sinon en se penchant à l'oreille, et chuchoter.
Frustrés, ils sortent et c'est en levant les yeux qu'ils remarquent partout des caméras, en face le banc où ils étaient assis, dans la salle d'audience, dans le hall et même en face des toilettes. Quel endroit discret !
Elle imagine un bref instant qu'un incident se passe dans ce lieu, une évasion, par exemple, immédiatement les caméras seront lues par des enquêteurs, et la presse s'emparerait d'eux , mettrait à nu leur clandestinité, voire mettrait en corrélation le fait de leur présence et l'évasion. S'en serait fini de sa carrière politique, il devrait retourner à son métier d' anesthésiste.
Sa femme, aurait la preuve noir sur blanc, de ce qu'elle croit, l’infidélité de son mari. Elle dira : " je le savais, quelle sale petite pute cette fille, et lui quel salop !"
Il niera encore une fois.
Sa femme répondra :
- Dans ce cas pourquoi vous cachez vous ?