A un poète

Par : Thierrycabot
Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.
Avatar

Thierrycabot

Posts: 137

Membre

Lève le camp. Ils meurent tous de ne point vivre.
Chez eux, à coups félons, halète la rancœur.
A les voir écumant, l’œil jaune et le poing ivre,
Qui ne leur jetterait son idéal au cœur ?

Oh ! cependant, il est quand même aussi des hommes
Dont le rêve à tâtons secoue un pan du ciel,
Et que loin de l’alcôve où laidement nous sommes,
Le temps fait rayonner comme l’amour sans fiel.

Poète, sois des leurs dans ta musique ardente.
La bouche de l’ignoble enfante les vieillards.
Deviens celui qui pose un fabuleux andante
Sur les chemins fourbus et noyés de brouillards.

Sois tout ce que d’aucuns voudraient t’empêcher d’être.
L’abominable siècle osera-t-il jamais,
Au fond de l’avalanche obscène du paraître,
Ensevelir ta voix promise aux blancs sommets ?

Non, ce n’est pas demain que se tairont les anges.
Des ailes tour à tour ébauchent leur envol.
Les vivants sont ailleurs, nés pour d’autres vendanges
Et doués d’une flamme à soulever le sol.

Nul mieux que toi ne court du brin d’herbe à l’étoile ;
Nul ne raconte mieux le sublime et le saint ;
Nul encore quand l’aube immobile se voile,
Ne sait mieux conquérir quelque mouvant dessein.

Avec tes mots brandis au cœur loyal des choses,
Le vertige est plus clair et le sort plus aigu,
Le vent goûte, assoiffé, de foisonnantes roses
Et l’éden cajoleur n’a plus rien d’ambigu.

Aucun n’embrasse mieux les destins ou les mondes ;
Et s’échappant, filant, vibrant jusqu’au soleil,
S’illuminent en chœur ces minutes fécondes
Qu’en vain, mirage amer, on enlace au réveil.

Tu nous connais si bien du feu de tes mains pleines ;
Tu déroules si haut les cantiques des forts :
Echarpe longue et chaude, hymne au-dessus des plaines,
Embrasement levé parmi les vastes ports.

Combien chez toi l’oiseau, le nuage et la foudre
Ont la suavité d’un éclat de velours ;
Combien dans la fleur même en train de se dissoudre,
Tu suscites la graine où tout revit toujours.

Toujours ! les nids fameux, l’abeille qui s’étonne,
Toujours ! l’été nomade aux éclairs palpitants,
Le bois charnel ému sous les doigts de l’automne
Et l’hiver consumé par la foi du printemps…

Mais tout à coup, mais tout à coup ce flot vacille.
Un maléfique trouble ensemence la peur.
Le vulgaire allongé tel un mesquin bacille,
Empoisonne ton verbe emplumé de torpeur.

A terre, blême, éteint, le sommeil sur la joue,
Tu ne cultives plus que des mots expirants
Pendant que la bêtise infatigable joue
A travers les faisceaux lumineux des écrans.

Poète, hélas ! il est bien tard ; à peine était-ce
Une chimère peinte aux lèvres de l’ennui.
L’heure est au haïssable, au vide, à la tristesse
Et la malignité n’aime que trop sa nuit.

Nulle âme ne fendra les confins nus des songes.
Va, tu n’es déjà rien avec ton bleu pavois.
Le troupeau gigantesque et repu de mensonges,
Bêle à n’en plus finir pour étouffer ta voix.
Avatar

Lucie

Posts: 786

Membre

😃
Avatar

Thierrycabot

Posts: 137

Membre

Merci Lucie pour votre clin d'oeil.
En toute amitié.

Thierry
Avatar

Pierre

Posts: 6100

Membre

Il est des poètes comme il est des hommes, certains sont plaisants d'autres ignobles. Bien écrire n'a jamais préservé de la vilainie ou de la noirceur d'âme...
Avatar

Thierrycabot

Posts: 137

Membre

Vous avez raison, Pierre.
Comme le souligne fort bien Marcel Proust dans son ouvrage intitulé "Contre Sainte-Beuve",l'homme et l'artiste peuvent être diamétralement opposés.
Mais ce n'était pas le sujet de mon poème.
Bien amicalement.

Thierry
Avatar

Pierre

Posts: 6100

Membre

Non, bien sûr, je partage ton avis!!
Mais, à moins que je ne me trompe, tu célèbres dans ton poème l'élévation de l'homme (de l'âme...?)par l'art du poète.

Je voulais simplement dire que transcender une idée (un homme...?), magnifier un sentiment, il est préférable pour tous que cette idée, ce sentiment soit "bon" au préalable.

L'alchimie de la poésie réside bien sûr dans la transmutation des éléments qu'elle a à sa disposition, mais ces éléments si ils sont viciés ne donneront jamais d'or.

Un écrit antisémite, par exemple, peut être un magnifique ouvrage de littérature, il n'en restera pas moins antisémite.
Et le poète ne fera que transcender cet antisémitisme... C'est bien d'ailleurs là l'immense pouvoir du génie qui fait aussi parfois notre malheur.

Mais bon, je n'ai peut-être pas compris ce que tu as voulu exprimer.
Avatar

Jim

Posts: 5237

Membre

Louanger une 2cv ne la transforme pas en Porsche. Et réciproquement.
Avatar

Pierre

Posts: 6100

Membre

en même temps, bon, la réciproque est peut être plus facile... mais je ne suis pas mécano! 😎
Avatar

Jim

Posts: 5237

Membre

La tête dans les étoiles, les pieds dans la boue. De temps en temps, il regarde dans quoi ses chaussures pataugent : "le dur désir de durer" dans le réel...
Impeccable écriture, et qqs vers qui sortent de cette excellente cuvée. Je vais le récupérer, celui-là. Clap ! clap !
Sauf contre-ordre, of course : http://lechantdemarie.over-blog.com/article-a-un-poete-thierry-cabot-116342543.html
Avatar

Posts: 0

Membre

[Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] Puis-je le récupérer moi aussi, sous forme de copié/collé pour le classer dans mes dossiers personnels ? C'est un monument ! Je ne sais trouver le qualificatif de l'émotion ressentie à la lecture. Il y a les mots "puissant", "beau", "terrible", "gigantesque"... Mais je m'emporte.
Je vois hélas la fin comme un mauvais présage et il me fait peur (tiens, il y a le mot "peur" aussi): la technologie enterrerait-elle le verbe talentueux ?
Avatar

Thierrycabot

Posts: 137

Membre

Merci Jim et Damy.
La poésie étant faite pour voyager, vous pouvez bien entendu accueillir ce texte sur votre blog.
En toute amitié.

Thierry