Voici une formule qui sonne bien sans dire grand-chose sinon soit du trivial, soit une apparente obligation morale vague formulée avec la vaseline du slogan.
L’aspect « obligation » ne me dérange pas tant que ça, nous sommes chaque jour confrontés à des obligations que nous acceptons plus ou moins consciemment. Plus précis qu’ « obligation », ma préférence irait sur les « contraintes » et les « besoins » qu’il est en principe possible d’identifier. Pour répondre à ceux-ci, des règles communes sont arrêtées fondées sur des principes : le Droit. Nous pouvons ou non y adhérer individuellement, mais collectivement, nous les respectons en général. On pourrait les nommer des « obligations sociales », mais renommer n’apporte rien. Par exemple, nous payons des impôts (quoi de plus obligé qu’une imposition ?), nous appliquons le code de la route, etc.
Nous respectons aussi des obligations naturelles, en raison de notre physiologie : manger, dormir, etc. Nous dépendons de notre définition, que cela nous plaise ou non.
Notre désir de Liberté en prend-t-il un coup ? En tant que caprice individuel, certainement. Mais si celle-ci n’est autre que notre possibilité de choix, chacun peut l’exprimer, à ses risques et périls. Ainsi, lorsque l’Etat devient bandit, pouvons-nous lui résister, que cela soit ou non inscrit dans la Constitution. Reconnaissons qu’il existe aussi peu de Cincinnatus que de Spartacus…
Cela dit, ce slogan induit cette signification d’obligation alors que sémantiquement, il n’en est rien. Le « devoir » renvoie au don et à l’échange. Philosopher sur l’échange de mémoire serait amusant…
Du don au pardon, il n’y a qu’un pas. Or pardonner c’est, sinon oublier, du moins simuler cela en passant par-dessus le crime, le délit, pour ne pas dire la faute laquelle implique la malédiction, autre nom de la fatalité (nous voici replonger dans la causerie sur le déterminisme…). Le pardon rompt avec la tragédie. En ce sens de « par-devoir », le « devoir » me conviendrait, mais s’agit-il de cela ?
Sinon, reste le truisme. Sans entrer dans une théorie de la mémoire, nous savons que celle-ci n’est pas un réceptacle passif dans lequel s’entasseraient des données. La mémoire est active, plutôt sur le modèle du réseau qui ne cesse de se reconfigurer en fonction des nouvelles données valorisées par l’émotionnel. Une actualisation de la théorie de l’empreinte. Dans cette capacité à trier, classifier, se restructurer en permanence et donc établir, couper, repondérer des liens, la mémoire travaille, ce qui est une part importante de l’intelligence. De cela résultent les souvenirs organisés en plus ou moins agréables d’une part, mais surtout plus ou moins utiles. Si les conduites réfléchies ne résultaient que de l’agréable, la plupart de nos stratégies adaptatives seraient caduques. Heureusement, la prise en compte à la fois de l’utile et du désagréable permet d’augmenter leur efficacité. Les postures du « lâcher prise », du détachement et autres Zen, ne signifient pas ignorance du désagréable, mais mise à distance afin de mieux gérer l’ensemble sans être submergé par les affects désagréables. Le moine bouddhiste n’est pas égoïste, preuve en est son culte de la compassion et de l’amour altruiste (sinon, contradiction). L’oubli du désagréable – le refoulé – ne permet que de vivre avec des traumas plus ou moins ensommeillés, autrement dits actifs en sourdine. Les expliciter permet, sinon de les traiter, du moins d’adopter une stratégie prenant en compte leurs effets.
Donc, nulle injonction du type « travail/devoir de mémoire » ne s’impose, considérant que le cerveau s’en charge déjà sans que nous ne le lui demandions.
Mais une telle expression s’avère ambiguë sinon dangereuse, car sous ses apparentes bienveillance et innocence, elle en appelle à une éthique implicite via, non pas la ratio, mais le siège des émotions, et c’est bien ainsi qu’opère tout discours manipulateur de masse.
Se souvenir de l’Histoire, oui. Alors, dans les établissements scolaires, développons une complète culture historique ! Mais est-ce le but réellement visé ? Sous l’aspect manipulatoire pressenti, des questions surgissent. Qui manipule qui ? Dans quel but ? S’agit-il de l’Histoire récente, qu’il importerait de réactiver en permanence ? Y aurait-il des préférences ? S’agirait-il de stigmatiser tel peuple plutôt que tel autre, en oubliant que l’Histoire de chacun brille souvent par sa barbarie, à toute époque et sous toute latitude… De permettre à certains de tirer bénéfice d’une attitude victimaire entretenue ? De cultiver sur au moins 13 générations le sentiment de culpabilité ? L’innocence et la bienveillance de la formulation pourraient bien se confirmer n’être que de la vaseline, à bon marché.
A quand le sanglot de l’homme incolore ?