Les maitres du monde

Par : Evemarie
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Evemarie

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Dans ce village du Haut- Doubs, j'ai grandi. C'est aussi le village de mes grands parents, mes racines sont là-bas, j'y possède encore la maison que mon grand-père paternel a bâtie de ses propres mains.

Un village qui n'a pas été épargné par l'occupation allemande en 44.

J'ai connu ma grand -mère maternelle, j'en ai gardé le souvenir d'une frêle silhouette, d'un visage d'une grande bonté. Quand ma main était dans la sienne, j'avais le sentiment d'une sécurité absolue, chose que je n'avais jamais ressenti avec ma mère.Cette femme connaissait des mots extraordinaires que je n'entendais que dans sa bouche, où les avait-elle appris ? elle qui de toute sa vie n'a parcouru du monde que les trente kilomètres qui séparaient son village natal de celui de son mari.

C'est ma mère qui m'a raconté cette histoire.
C'était en 1943 la guerre, l'occupation de la France.
Un jour de cette triste période, deux soldats allemands se présentent à la porte de la maison. Casques. Fusils sur l'épaule, sanglés dans un uniforme militaire, ceint d'une cartouchière. Ma grand-mère est seule avec sa fille de cinq ans.. les bottes résonnent dans la cour.
Poliment ils ouvrent la porte ...ils parlent quelques mots de français, demandent de la nourriture, des oeufs...
En descendant les marches de l'escalier de pierres, l'un deux glisse et tombe au sol de toute sa longueur dans un bruit sourd. Il il eut un silence de quelques secondes ... L'homme à terre maugrée dans sa langue, la colère dans les yeux, il tente de se relever.
En un éclair, ma grand -mère sent qu'elle et sa fille sont à la merci d'un geste de colère. Essuyer un refus , une chute dans un monde où l'on fait partie des vaincus, des occupés.
Elle est à la merci de deux maitres du monde à qui personne ne demandera de comptes de leurs actes. Chez elle, dans sa maison, dans son pays, ma grand-mère, cette femme admirable de sagesse a compris que sa vie et celle de sa fille étaient en danger.
Elle se raffermit, mesure sa réponse, puis, calmement le regard humble dit :

- Nous n'avons plus rien à donner à manger aux poules, elles ne font donc plus d'oeuf.

Elle ne se précipite pas pour aider l'homme au sol, pour ne pas attiser sa frustration, son humiliation, sa colère. Et si la colère l'égarait, qu'il réponde par un viol pour bien monter qui est le maitre, qu'il tire sur elle et sa fille...
Elle prend aussi le rique de ne pas l'aider à se relever, de dire non. Elle tremble pour sa fille, pour leurs vies.
Elle tremble aussi car elle fait partie d'un réseau de résistance, à l'idée d'être découverte, on raconte que des villages entiers sont rasés, les habitants exterminés selon le bon vouloir de ces envahisseurs.

Elle pense que dans quelques heures elle va prendre sa fille sur le porte bagage de son vélo en guise de laissez passer, elle va se rendre en lisière de forêt au prétexte de glaner le blé, là on lui remettra des informations orales qu'elle devra porter à la ville où elle a rendez-vous avec un correspondant, jamais le même au gré des missions.
L'allemand s'est relevé péniblement dans son harnachement, s'est rajusté, les deux hommes sont repartis.

Voilà pourquoi je ne veux pas vendre la maison de ma grand-mère.
D'abord c'est mon grand -père qui l'a construite de ses mains.
Dans cet escalier à cet endroit précis qui n'a pas changé depuis , toujours la même pierre de carrière luisante froide, un guerrier était à terre devant ma grand -mère, ce guerrier qui avait le pouvoir de vie et de mort sur ma famille et qui a choisi la vie.

Sinon ... je ne serais pas là.

QUESTION : si vous aviez vécu cette époque, quel choix auriez vous fait: résistant ou bourreau ?
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Ann Miserey

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Eve ta question est mal tournée à mon sens, tu as virelanguéta plume !

J'ignore comment j'aurais réagi en tant que ta grand-mère et en tant qu'allemand occupant.

Je ferais un très mauvais soldat : je suis indocile incapable de répondre aux ordres, je raisonne dix fois avant de souvent refuser - je suis une Ann, ce n'est pas pour rien !
J'aurais été énervée et vexée surtout dans le cas de ces soldats. Je n'aurais pas tiré mais exigé les poules; j'en déduis que les soldats n'étaient pas de la campagne. Une poule qui donne plus d'oeufs je les bouffe : ça nourrit et ça coûte moins cher. Et puis j'adore le poulet, je déteste les oeufs mais ça c'est moi !

Face à ces soldats, ce n'est pas très glorieux mais j'aurais donné quelques oeufs et je me serais accusée de cette marche en mauvais état et mieux j'aurais si possible rien vu. J'aurais sans doute fait de la résistance mais jamais avec fait d'arme limitant les dangers que j'aurais pu faire courir à ma famille en représailles..

Il y a des situations qu'il faut vivre pour savoir...
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Evemarie

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Mais on peut supposer, Ann, tu connais certainement l'expérience de Milgram dont voici le lien et qui donne des résultats surprenants par leur imprévisibilité.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Milgram
Comme quoi, même en choisissant aujourd'hui, ce que nous aurions été à une époque X, il y a des probalités d'erreurs importantes tant nous sommes conditionnés, par la culture, la société,et notre condition mentale au moment de l'évènement .