Référence :
https://lespoetes.net/poeme.php?id=16131&cat=pl
Le vers 3 reste bancal. C'est de ma faute, j'ai été incomplet. Pour respecter la norme classique (qui est un arbitraire au service de la répétition et de la symétrie), ce vers doit se décomposer en deux parties égales, dites hémistiches. En ce cas, chaque fin d'hémistiche porte un accent tonique. Il importe donc de repérer les accents toniques. Tout mot possède une syllabe supportant un accent tonique. En français, c'est la dernière syllabe, sauf quand elle possède un « e », dans ce cas, c'est l'avant dernière. Exemples (les accents en
gras) : boule
vard, mor
sure. Un vers contient donc plusieurs accents toniques. On distingue alors les temps forts des faibles, c'est à dire les accents toniques sur lesquels on insiste à la diction. Comme en musique, quand on lit un poème, on considère la durée des syllabes, la durée entre deux syllabes, et le poids apporté à chaque syllabe, celui-ci étant plus marqué sur les accents toniques forts. Exemple le vers de Baudelaire :
« Je suis
belle ! Ô mor
tel ! Comme un
rêve de
pierre ! »
Il est hyper régulier. Chaque accent tonique est suivi d'une pause, renforcée à la césure. La fin du premier hémistiche est marqué par l'accent sur le « tel ». Les deux hémistiches sont séparés par la césure. Enfin, chacune est elle-même divisée en deux parties égales, sur « bel » pour l'une, sur la terminale « pier » pour l'autre. Ce qui donne la structure (3/3//3/3). Bien sûr, tout alexandrin classique n'est pas toujours aussi régulier, on rencontre souvent, par exemple, des (1/5//4/2). Savoir enchaîner ces diverses structures dans une strophe détermine sa structure rythmique, c'est l'équivalent de la batterie en Jazz. Ce qui reste inchangé, ce sont les positions en syllabe 6 et 12. Plusieurs possibilités s'offrent alors au lecteur… Exemple, le vers de Verlaine :
« L'inflexion des voix chères qui se sont tues. »
Ici, il faut porter attention à la diérèse « inflexi-on » qui impose 4 syllabes au lieu de 3 si on la néglige. On lit alors : « L'inflexi-
on des
voix chères qui se sont
tues. », soit (4/2//1/5), ce qui impose une pause renforcée à la césure entre « voix » et « chères », le nom et son adjectif. La licence ici de Verlaine est d'avoir coupé par la césure ce groupe. Si on oublie cette diérèse, en prononçant à la moderne, on obtient :« L'infle
xion des voix
chères qui se
sont tues. », soit (3/3//4/1), qui n'est plus un alexandrin car ne comptant plus que onze syllabes. De plus, si la première partie en contient 6, la syllabe « res », faible parce que contenant un « e », déborde sur la seconde, cette dernière n'en contenant que 5. Bref, c'est autre chose.
Restons avec Verlaine pour examiner l'alex dit romantique avec son vers :
« De la douceur, de la douceur, de la douceur. »
C'est trois fois la même chose. Chacune de ces trois parties peut se superposer aux autres. Il n'y a que 3 accents toniques à prendre en compte : « De la dou
ceur, de la dou
ceur, de la dou
ceur. » soit (4/4/4). Bien que les syllabes 6 et 7 soient séparées par un « blanc », cela ne change rien rythmiquement, raison pour laquelle cette séparation n'est ni une coupe ni une césure et que, souvent, certains alex romantiques ne possèdent pas une telle séparation, par exemple, si j'écris : « Il aura
dit finale
ment n'importe
quoi », c'est un alex romantique sans telle séparation entre 6 et 7. Il n'est pas nécessaire au romantique de séparer le vers en deux parties égales. C'est là son originalité, il n'est pas un alex classique masqué. Il ouvre une autre possibilité rythmique que l'alex classique ne permet pas.
Revenons à ton vers 3 : « Le temps engloutit sans faire la fine bouche »
C'est un dodécasyllabe, mais pas un alexandrin, ni classique ni romantique, malgré le « blanc » entre les syllabes 6 et 7. En effet, la syllabe 6 ne porte pas l'accent tonique, c'est la 5 qui le supporte. Sa structure est (2/3/2/5) :« Le
temps englou
tit sans
faire la fine
bouche ». Il faudrait la bricoler pour parvenir, par exemple, à (2/4//2/4), autrement dit transformer 3 en 4, et 5 en 4. Suggestion : « Le
temps engloutit
tout sans
faire fine
bouche ».
La structure de ton poème serait donc :
2/4//3/3
2/4//3/3
2/4//2/4
3/3//4/2
3/3//3/3
2/4//2/4
4/4/4
3/3//4/2
3/3//2/4
1/5//1/5
4/2//2/4
4/4/4
2/4//2/4
2/4//2/4
Amuse-toi à analyser plusieurs poèmes que tu aimes de cette façon, pour approcher le secret de leur efficacité poétique. Puis porte attention aux sons, la façon dont ils s'enchaînent et se répondent, ils sont pour le poète et le musicien ce que les couleurs sont pour le peintre : dentales, labiales, palatales, sifflantes, occlusives, etc. Coupler cela avec les accents toniques indique la raison pour laquelle allitérations et assonances contribuent à la magie du vers. Pour développer cette sensibilité, voire volupté, il faut dire les textes, et même les jouer, en se levant, marchant, virevoltant, pour les sentir quand on les forme dans sa bouche, langue, palais, dents, lèvres, et fût du souffle dans la gorge (nous sommes des saxo naturels), et bien sûr, l'oreille. La poésie, finalement, c'est un sport complet, intellect & émotion couplés inséparablement, c'est du théâtre / danse.
N'oublie pas, en tous domaines, un virtuose n'est pas celui qui évite les contraintes, c'est celui qui s'en joue. Le but n'est pas la virtuosité, qui n'est que l'excellence dans la pratique d'un outil, lequel reste au service de ce que telle personne a à raconter. Et dans le Bricomarché du poète, on trouve soit du prêt-à-porter, soit du sur-mesure qu'il confectionne lui-même. Encore une fois, la technicité n'est pas le talent ; si l'on a rien à dire… Finalement, la bonne question est de savoir si l'on a qqch à dire, et lui courir après est déjà avoir qqch à dire, - peut-être ?
Ce message a été édité - le 05-02-2021 à 18:16 par Jim