Qu'est ce qui aurait bien pu arriver d'autre à mon père, le jour où il est mort, il avait trente six ans ?
Le 23 décembre 1974 à six heures du matin, il est parti au travail à vélo, six kilomètres fatals, puisqu'en chemin il a rencontré une tempête de neige et deux piétons qu'il a heurtés en bas d'une descente. Mon père passe par dessus le vélo et heurte sans doute ...quoi ? qu'heurte-t-il ?
Nous ne le saurons jamais.
Soutenu par les deux hommes, il rentre à pieds, ses pas trainant sur le ciment de l'entrée, monte les escaliers s'assoit sur le bord du lit.
Mon père vomit; il a juste une goutte de sang au pavillon de l'oreille droite. Il veut parler, nous expliquer sans doute les circonstances de cet accident, donner sa version. Mais les paroles ne dépassent pas sa bouche, il bredouille informément.
-- Attends, maman, moi je vais entendre ce que dit papa.
J'approche mon oreille de sa bouche, mais non.
J'ai huit ans, je ne le sais pas encore, mais mon père a une fracture du rocher, déjà se paralysent ses fonctions vitales. Bientôt ses yeux vont se teinter de vitres, sa respiration va devenir difficile, il va sombrer dans le coma.
Ma mère ressent confusément que ces instants sont les derniers, elle fait son adieu à mon père, là, au bord de leur lit, devant ses enfants, elle dit :
-- Je te pardonne tout.
Il y avait bien matières à pardonner.
Mon père pâle qui repart sur une civière dans l'ambulance, ce terrible hiver qui marque au fer rouge ma famille, la vie qui bascule, la mort est déjà intégrée dans la scène, une veuve, trois orphelins.
Deux heures après, mon père revient, mort, ma mère effondrée : Papa est mort.
Papa est mort ?
Mort ? J'ai huit ans, ce mot n'a pas de sens.
Qui va m'expliquer pourquoi mon père git sur ce lit ? Pourquoi je le découvre à terre, nu comme un vers, avant d'être installé sur le lit mortuaire où deux personne s'activent à sa dernière toilette.
Mon père, inerte, une bande autour de la tête. Personne ne s'occupe de la petite fille que je suis.
Bientôt les cloches sonnent, la nouvelle s'est répandue, les gens accourent de tout le village. Sur la table, un buis trempe dans l'eau bénite, les gens derrière moi, prient, un bourdonnement, Ave Maria gracia plena, Notre père qui êtes aux cieux, bla bla bla...
Je suis à genoux au pied du lit, c'est là qu'on m'a placée. Mais je n'en démord pas, les yeux rivés sur le thorax de mon père, je vois qu'il respire tranquillement. Ces gens se trompent. Surtout ne pas pleurer, tous ces regards sont aussi rivés sur moi avec la pitié que je prend en plein cœur. C'est confus, mais je sens que ces gens me plaignent, et d'abord, c'est quoi la mort ?
Qu'est-il arrivé à mon père ce vingt-trois décembre 1974 ?
Le vingt-cinq décembre 1974, mon père est enfermé dans une boite en bois. Un trou à été creusé à grand peine autour de l'église, côté Nord, et comme le gel a endurci la terre sans doute, le trou creusé ne permet l'inhumation que tête en bas. Chaque dimanche, après la messe je vais me recueillir sur sa tombe, je l'imagine, les doigts croisés sur sa poitrine, sa bande autour de la tête, dans son costume de mariage, dans sa boite, sa tête sous cette croix.
Là encore, les sales gens, m'épient, ces mêmes gens qui vont à la messe, et prient les yeux baissés, je sens leur regard de commisération dans mon dos.
Ce n'est que bien plus tard lors de son relevage que je saurai que sa tête n'était pas du tout sous la croix, mais à mes pieds. Dormir d'un sommeil éternel, mais pas comme le veut la coutume. Rebelle, mon père l'était jusque dans sa dernière demeure.
Je me souviens de cette église , glaciale, la même où il reçut le baptême, la même où il épousa ma mère, il est le clou de la cérémonie, il pavoise au beau milieu de la nef, dans sa boite en bois, mais moi je sais bien que c'est pour faire son intéressant, ensuite, tout va redevenir comme avant.
Je commence à réaliser qu'une fois mon père dans ce trou, et des pellées de terre le recouvrant, nous rentrerons à la maison sans lui, c'est Noel.
Qu' aurait-il pu arriver d'autre en ce vingt-cinq décembre 1974, à la famille de Charles P ?
Qu'aurait-il pu arriver d'autre à mon père en ce terrible jour où il quitte ce monde ?
Un Noel en demi teinte, semi heureux, une bonne cuite au café du coin, et moi, envoyée par ma mère, "je viens chercher mon papa" comme il était fier de moi sous le regard amusé de ses copains !
Pour rentrer à la maison, il me prenait la main, comme je me sentais protégée ! Qu'aurait-il pu m'arriver ?
Une certitude, aujourd'hui, mon père serait parti.
Mon père Charles P , avait déjà abdiqué face au rôle de tiers qu'il devait tenir dans ce face à face de ses trois enfants, avec leur mère. Il était déjà parti depuis longtemps, il se contentait de parer au plus pressé, par quelques derniers gestes, me border chaque matin avant de partir, m'acheter des friandises.
Qu'importe, il est parti autrement, plus irrémédiablement, dans les deux cas mon père nous abandonnait, pas de la manière qu'il avait prévu, une autre, plus terrassante encore.
Oui, qu'aurait-il pu arriver d'autre à mon père ? Vieillir. Etre un père pour la petite fille que j'étais encore, pour l'adolescente puis la femme que je suis devenue, un grand-père pour sa petite fille.
Il a failli dans tous les sens du terme.
Mon père.
Cet inconnu que je découvre aujourd'hui d'un autre regard : non il n'aimait pas ses enfants. Cette découverte: le premier homme de ma vie, que j'aime et qui va déterminer toute ma vie de femme, a abandonné sa famille.
Mon père, ce premier amour qui n'a pas tenu ses promesses.
Sans doute la plus grande blessure de ma vie.