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Laugierandre
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Posté à 11h13 le 28 Feb 20


Dans ce "petit dictionnaire de poétique", chacune, chacun, pourra trouver quelques éléments essentiels concernant l'ensemble des procédés et des techniques qui entrent en jeu dans la fabrication d'un poème.

Bien entendu, certains d'entre vous sont déjà familiarisés avec les règles de la versification classique. Pour les autres, ce sera un moyen de pouvoir consulter les traits spécifiques du langage poétique et de découvrir (ou de redécouvrir) les formes de cette prosodie qui ouvre les voies enchantées concernant les traits spécifiques du "langage poétique", comme le jeu des sonorités, les variations de rythme, ou encore le statut du mot, les tropes et les images.

Merci par avance à l'accueil que vous réserverez à ce "dictionnaire" qui n'a d'autre but qu'à offrir, sans avoir à faire des recherches parfois fastidieuses, un petit récapitulatif sur le forum lui-même, des figures les plus diversifiées de notre art littéraire.
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AGENCEMENT COUÉ

On parle d'agencement coué (du latin caudatus qui signifie "à queue") pour une distribution strophique où, en hétérométrie, l'emploi des vers courts coïncide avec la disposition des rimes.

Cela se produit en particulier pour des strophes à rythme tripartite ou quadripartite, tel le sizain hétérométrique (AABCCB) 12-12-6-12-6) qui révèle de ce qu'on appelle "formule tripartite couée", si chère à Victor Hugo :

Parfois, je me sens pris d'horreur pour cette terre ;
Mon vers semble la bouche ouverte d'un cratère ;
J'ai le farouche émoi
Que donne l'ouragan monstrueux au grand arbre ;
Mon coeur prend feu ; je sens tout ce que j'ai de marbre
Devenir larve en moi.


La rime "B" liée ici au vers de 6 syllabes ne trouve son répondant que dans l'autre vers de 6 syllabes, qui clôt la strophe.

Dans son "Traité de versification française" W.T. Elwert désigne par rime couée le fait que la dernière rime d'une strophe soit reprise dans le premier vers de la suivante : c'est le procédé dit aussi de la "rime concaténée".

Pour être plus explicite, disons que les rimes longues riment entre elles, et de même pour les rimes courtes (qui qui est l'inverse des contrerimes). En voici un autre exemple :

Que je m'ennuie entre ces murs tout nus
Et peints de couleurs pâles
Une mouche sur le papier à pas menus
Parcourt mes lignes inégales.

Que deviendrai-je ô Dieu qui connaît ma douleur
Toi qui me l'as donnée
Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
Le bruit de ma chaise enchaînée

Et tous ces pauvres coeurs battant dans la prison
L'Amour qui m'accompagne
Prends en pitié Surtout ma débile raison
Et ce désespoir qui le gagne.

G. Apollinaire, (in Alcools)
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ANADIPLOSE

L'anadiplose est un mot féminin, du grec "ana", qui signifie "en haut", en avant, et "diplosis" qui veut dire "redoublement".

Autrement dit, en poésie, l'anadiplose est la répétition au début de l'unité suivante, d'un terme (ou de plusieurs) qui clôt une unité linguistique ou poétique. On utilise aussi pour ce procédé le terme latin de reduplicato ; ainsi dans ces vers de Max JACOB :

Vers des parcs aux doux ombrages
Je t'invite ma chère Élise.
Élise ! je t'invite au voyage
Vers ces palais de Venise.

Lorsque ce procédé est répété plusieurs fois, on parle de concaténation. Un bel exemple, ci-dessous, d'un texte de Jacques BREL "Le plat pays"

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et des vagues rochers que des marées dépassent
Et qui ont à jamais le coeur à marée basse.

On le remarquera, chaque élément suit le précédent sans rupture, puisqu'il reprend un mot du passage précédent, sans accident de "relief" pour ainsi dire. La concaténation est là pour renforcer cette sensation.

L'anadiplose est voisine de la gémination, cette dernière ayant plusieurs sens. Soit :

- le redoublement de consonne ;
- soit le redoublement hypocoristique (ou humoristique) de la première syllabe d'un mot ;
- soit la répétition immédiate d'un même mot (autre nom appelé alors l'épizeuxe ;
- soit la répétition à peu de distance d'un mot d'un syntagme portant un accent particulier.

Dis encore cela patiemment, plus patiemment
Ou avec fureur, mais dis encore,
En défi aux bourreaux, dis cela, essaie,
Sous l'étrivière du temps.

In : "Dis encore cela" de Philippe JACCOTTET


La "répétition" est donc l'un des phénomènes essentiels de la poésie. R. JAKOBSON, dans son ouvrage "Question de poétique" a, je crois, parfaitement résumé le procédé en écrivant :

- "À tous les niveaux de la langue l'essence, en poésie, de la technique artistique réside en des retours réitérés." (fin de citation).
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LA CHEVILLE

On désigne ainsi, dans la prosodie classique, un ou plusieurs mots qui semblent inutiles au sens du texte, et ne sont là que pour donner à un vers le nombre de syllabes ou la structure qui conviennent. On ajoute, par exemple, un "et" qui ne sert logiquement à rien.

Le mot "cheville" vient du latin populaire "cavicula", de "clavicule", petite clé. Comme ce mot l'indique, la "cheville" poétique est bien souvent un "bouche-trou", elle est aussi une clé d'assemblage et, à ce titre, on aurait tort de la mépriser.

Jouant sur l'analogie des pièces de bois de son métier manuel quotidien et des pièces de vers, Adam BILLAUT, "menuisier de Nevers", publia un recueil de chansons à boire intitulé : "Chevilles de maître Adam" (1644)

Une "cheville" extrêmement visible est désagréable pour l'amateur de beaux meubles comme pour l'amateur de beaux poèmes, surtout si elle est placée à la rime, où elle rejoint la tristesse du couple amour/toujours. Un orfèvre aussi exigeant que Théodore de BANVILLE affirmait "qu'il y a toujours des chevilles dans tous les poèmes". Le véritable artiste s'arrange pour qu'on ne les voit pas. On oublie trop souvent que le poète est un artisan, fabriquant ses meubles versifiés à l'unité, réunissant ses lattes de bois ou ses vers un par un, chevillant de telle sorte que "l'ensemble se tient" avec, parfois, une agréable désinvolture :

À l'image Monsieur Saint Jacques,
Qui n'a d'autre rime que Pâques ;
Si d'autres rimes, je savais,
Très volontiers j'en userais,
Car quelqu'un, pour faire l'habile,
Dira que c'est une cheville ;
Et moi point n'y contredirai,
Car fort peu je m'en soucierai.

Paul SCARRON (1642)


Il est parfois bien difficile de distinguer la "cheville" véritable de son imitation. On peut se demander, par exemple, s'il n'y a pas quelque intention parodique dans des vers que Raymond QUENEAU avait composés pour commenter un film d'Alain RESNAIS consacré à la fabrication des objets en matière plastique en 1958 :

L'éthylbenzène peut - et doit même éclater
Si la température atteint certain degré.
Quant à l'éthylbenzène, il provient, c'est limpide,
De la combinaison du benzène liquide
Avecque l'éthylène, une simple vapeur.

Raymond QUENEAU. (Le chant du styrène. 1969)


On a, ci-dessus, au moins trois exemples caractéristiques de "chevilles" : la "cheville de la rime" avec c'est limpide, d'une assez affligeante banalité ; "la cheville" remplaçant probablement des syllabes trop nombreuses, avec certain ; la "cheville" permettant de compter une syllabe de plus grâce à la vieille licence avecque".

On peut dire, cependant, que dans tout poème d'un vrai et grand poète, la "cheville" n'existe pas, parce qu'il fait en sorte qu'on ne la voit plus. Autrement dit, la difficulté qu'il a rencontrée lui a donné une nouvelle occasion d'inventer ce qui lui manquait. La "cheville", alors, joue son vrai rôle : faire tenir ensemble de beaux éléments, sans être visible.
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L'ÉQUIVOQUE

L'équivoque, du latin "aequus", qui signifie "égal"; et "vox" qui veut dire "voix", est une des figures majeures de toute poésie fondée sur les jeux du signifiant. Les grands Rhétoriqueurs, en leur temps, étaient invités par Jean MOLINET, à pratiquer leur science en choisissant de "plaisants équivoques".

Cet exercice est fondé sur une double lecture du signifiant, rarement involontaire, comme dans le vers de Polyeute, ci-dessous :

Et le désir s'accroît quand l'effet se recule.

On se retrouve alors dans le cas du kakemphaton, encore un terme barbare pour le non poète, qui signifie, tout simplement, "malsonnant, qui sonne mal à l'oreille", d'où inconvenant, indécent. Autrement dit, une suite de sons malencontreuse qui aboutit à une équivoque involontaire, un peu comme dans la première édition d'Horace :

Je suis Romaine, hélas, puisque mon époux l'est ;
L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt...

Pour éviter cet effet indésirable, CORNEILLE, dans l'édition de 1656, avait corrigé en une version définitive :

Je suis Romaine, hélas, puisqu' Horace est Romain ;
J'en ai reçu le titre en recevant sa main.

De nombreux auteurs ont écrits des vers qui sont restés tristement célèbres à cause de la suite de mots mal venue, dont la diction peut donner lieu à des interprétations équivoques. Je cite encore ces vers d'Adolphe DUMAS :

Je sortirai du camp, mais quel que soit mon sort,
J'aurai montré du moins comme un vieillard en sort

Par contre, les amateurs de fable express pourraient trouver là la matière à de sympathiques élucubrations.

Cependant, l'équivoque peut trouver une agréable ambiguïté quand on désire faire l'éloge, par exemple, de phrases qui se lisent de deux façons différentes, et sont par là riches de ces deux sens. Au sens d'ambiguïté peut s'ajouter celui du calembour, procédé que l'on trouve à la base des rimes équivoquées, couronnées, fratisées, enjambées, des vers holorimes, etc. Dans de nombreux cas, les deux versants écrits de l'équivoque sont explicités. Un bon exemple, ci-dessous, illustre cette manière d'écrire :

Ci-dessous gît et loge en serre,
Ce très gentil fallot Jean Serre.

Clément MAROT

On l'a compris, l'équivoque s'établit aussi bien sur une identité phonique complète que sur approximation de l'ordre de la paronomase.

"L'équivoque" est donc souvent employée à dessein, ce que n'ont pas manqué de faire surtout les poètes modernes, principalement les surréalistes et des poètes comme PREVERT, COCTEAU ou encore TARDIEU.

Pour conclure, il me plaît de citer, dans cet ordre d'idées la phrase devenue célèbre de Jean COCTEAU :

Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de nous renvoyer notre image.
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LES ARCANES DE LA CÉSURE

C’est Clément MAROT ui a employé, le mot « césure », en 1537. Ce mot vient du latin « coesure », qui signifie « coupure ». En fait, c’est la diction qui a marqué, en poésie, durant des siècles, la position très nette de la césure. Il s’agit de la reconnaissance métrique marquée, en principe, par un accent de pause sur la syllabe qui la précède immédiatement. Les auteurs classiques tels que RONSARD ou BANVILLE la considéraient comme un « repos » ; une sorte de moment bien précis de répartition du souffle. Elle peut être considérée, comme un soutient musical au vers, au rythme, tout comme le « soupir » dans une partition de musique.

Il existe plusieurs sortes de césures :

1°) – LA CÉSURE ÉPIQUE : celle que l’on rencontre essentiellement dans l’épopée, et qui se fait, comme une fin de vers, sur un « E » non élidable et surnuméraire, c’est-à-dire non compté prosodiquement. Ainsi ce décasyllabe du Jeu d’Adam :

– Je suis coupabl(e), // par Dieu serai jugée.

À l’inverse, la césure peut intervenir après un « E » atone prosodiquement compté. Elle est dite alors « césure lyrique ». Il en résulte une discordance avec l’accent du mot, comme, par exemple, dans ce vers de VILLON :

– Emperiére // des infernaux palus.

Dans un tel type de mot à finale en « E » non élidé, la césure peut passer juste après l’accent, et donc devenir cette syllabe en « E ». On parle alors de « césure enjambée » ; puisqu’elle passe à l’intérieur du mot. MAROT a utilisé fréquemment une telle possibilité, et je cite un de ses vers :

– Par Sainte Égli//se christianissime

À partir des Romantiques, et en particulier à l’instigation de Victor HUGO, la marque syntaxique de la césure commence à s’estomper. Dès les Symbolistes, mais surtout au début du XXème siècle, elle est réintroduite grâce à des licences analogues à celle de la poésie médiévale ; césure à l’intérieur du mot, comme par exemple, dans ce vers de MALLARMÉ :

– Accable, belle indo//lemment comme les fleurs
.

Ce vers, en fait, est un « semi-ternaire (3/5/4) dans lequel la césure médiane a fini par n’avoir plus d’existence linguistique.

Autre exemple de Paul VALÉRY :

Elle songe, et sa tê//te petite s’incline.

La césure épique demeure très fréquemment dans la poésie des classiques modernes, où elle n’est que la simple conséquence du traitement actuel de l’ « E » caduc, facilement apocopé. Elle n’a, bien sûr, plus rien de spécifiquement « épique » à proprement parler, pour autant que cela ait jamais été le cas.

2°) – LA CÉSURE LYRIQUE, quant à elle, est d’autant plus nette que les impératifs la rendent nécessaire contre les us même de la phonétique, comme c’est le cas dans ces deux vers binaires de Philippe JACCOTTET :

Ne crois pas qu’elle ail/le // s’endormir sous les branches
Ou reprendre souf/fle // pendant que tu écris.

Mis à part le cas de la césure épique, l’utilisation de ces césures est presque toujours due à des raisons stylistiques, dans la mesure où il y a un écart par rapport à la norme dite « classique » qui sert, malgré tout, de référence. Le problème à élucider consiste à savoir ce qui, dans la tension entre invention métrique et effet de sens, l’emporte. Ceci peut être laissé, par conséquent, à l’appréciation de chaque poète.

3°) – LA CÉSURE ENJAMBANTE : elle n’a rien à voir avec le phénomène de discordance qu’est l’enjambement. Dans ce procédé, la césure médiane finit par ne plus correspondre à aucune marque linguistique, et passe directement à l’intérieur du mot. Les premiers vers ainsi césurés en milieu de mot sont de VERLAINE :

– Et la tigresse épou//vantable d’Hyrcanie.

Le mot « épouvantable » déborde du premier hémistiche dans le second, comme on peut s’en rendre compte.

BANVILLE, dans « Les Éxilés », emploie le même procédé :

– Où je filais pensi//vement la blanche laine.

MALLARMÉ, lui aussi, appréciait cette écriture, et nombre de ses poèmes s’inspire de ce non conformisme de prosodie :

– Accable, belle indo//lemment comme les fleurs (« Azur »)

L’alexandrin a sans doute souffert d’être transformé en mécanique verbale, pivotant sur le tourniquet de la césure. MALLARMÉ, dans « La crise des vers » dénonce le procédé en 1886, affirmant, selon lui, que « la césure classique conduisait à l’épuisement de l’alexandrin, dans le mécanisme rigide et puéril de sa mesure, bloqué par son comptage factice » (fin de citation).

Quant à VOLTAIRE, dès le début du XVIIIème siècle, il était sensible au risque de monotonie qu’entraîne « le soulignement mécanique de la césure ». Il le dénonça dans un quatrain qui, précisément, ne l’évite guère :

– Observez l’hémistiche, et redoutez l’ennui
Qu’un repos uniforme entraîne auprès de lui.
Que votre phrase heureuse, et clairement rendue,
Soit tantôt terminée, et tantôt suspendue.

Avec les années qui passèrent et qui virent l’apparition de cette génération de Romantiques tels que LAMARTINE, VIGNY, HUGO, MUSSET, puis VERLAINE, l’alexandrin n’a pas été abandonné, Dieu merci, mais il a considérablement été assoupli par cette nouvelle école. Tout en continuant à utiliser les douze syllabes traditionnelles, ces poètes ont donné à la césure une plus grande fluidité. Les coupes sont moins marquées, et souvent complètement décalées par rapport au « classicisme ». Un exemple parfaitement illustré d’un vers de VERLAINE :

– Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains frêles.

L’alexandrin classique ne tolère pas, au septième temps le « E » final d’un mot, un « E » muet on accentué, mais prononcé (devant consonne), c’est-à-dire juste après la césure. Si le mot se termine par un « E » , celui-ci doit disparaître dans une liaison, autrement dit, se trouver devant un mot commençant par une voyelle. C’est justement ce qu’on trouve dans les vers de BOILEAU :

– Que toujours, dans vos vers, le sens coupant les mots,
Suspende l’hémisti//che, en manque de repos.

Cependant, il convient de le signaler, le non-respect de cette « contrainte » permet des variétés intéressantes de rythme aux poètes, et nombreux sont ceux qui ont dérogé à la règle et utilisent des procédés privilégiant la prédominance du son et du chant sur le sens. Bien entendu, ni la fluidité symboliste, ni le chant Apollinairien, ni la liberté de la mesure des vers-libristes ne doivent entraîner la mollesse informelle. La poésie exige une structure, et la césure même légère, même irrégulière, doit continuer à jouer son rôle dans chaque vers d’un poème. Il faut être rompu à la discipline de la prosodie pour utiliser les licences, comme l’ont fait nos illustres prédécesseurs. Rien ne l’interdit, seul le talent l’autorise.
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HÉTÉROMÉTRIE

L'hétérométrie, provient du grec "heteros", qui signifie "autre" et de "metron", qui veut dire "mètre". C'est l'inverse de l'isométrie*.

En hétérométrie on utilise, dans le même poème, deux ou plusieurs types de vers, comme, par exemple, dans le poème de BAUDELAIRE : "La Musique", qui est composé, en alternance, d'alexandrins et de vers de cinq syllabes, tel le premier quatrain :

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile.

Un autre exemple de vers hérométriques, autrement dit de vers de différentes longueurs, se retrouve dans "Les Contrerimes" de Paul-Jean TOULET. On y rencontre des quatrains alternant les vers de huit et de six syllabes :

L'immortelle, et l'oeillet de mer
Qui pousse dans le sable,
La pervenche trop périssable
Ou ce fenouil amer

Qui craquait sous la dent des chèvres
Ne vous en souvient-il,
Ni de la brise au sel subtil
Qui nous brûlait aux lèvres.
.

Dans la strophe ci-dessous, Victor HUGO utilise trois vers de huit syllabes, tandis que le dernier comprend seulement quatre syllabes :

Longtemps muets, nous contemplâmes
Le ciel où s'éteignait le jour.
Que se passerait-il dans nos âmes ?
Amour ! Amour !

Mais la succession n'est pas toujours aussi régulière, en témoignent les Fables de La FONTAINE, dans lesquelles aucun principe organisateur ne vient présider à l'ordre des différents mètres. C'est pourquoi on les appelle "vers mêlés". (Il en va de même dans les vers libres).

Un exemple extrait de : "Le Berger et la mer" de La FONTAINE :

Du rapport d'un troupeau dont il vivait sans soins (12 syllabes)
Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite. (12 syllabes)
Si sa fortune était petite, (8 syllabes)
Elle était sûre tout au moins. (8 syllabes)
À la fin les trésors déchargés sur la plage (12 syllabes)
Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau, (12 syllabes)
Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau ; (12 syllabes)
Cet argent périt par naufrage. (8 syllabes).

Cette notion de vers libres du VIIe siècle, à la manière de La FONTAINE, (qui étaient des vers hétérométriques, bien évidemment) n'a plus guère de sens pour les vers libérés nés à la fin du XIXe siècle qu'on a tendance encore à confondre avec les vers libres, bien que des poètes comme René Guy CADOU, quand ils utilisent ces vers libérés, font en sorte de répondre à des schémas métriques peu apparents, mais réels.

Toutefois, et pour conclure, il convient de signaler que la notion d'hétérométrie, pour avoir sa pleine valeur, suppose l'utilisation de la versification traditionnelle.
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*ISOMÉTRIE : nom féminin, du grec "isos", qui signifie : égal en nombre, et "metron" : mètre. Il s'agit, dans un même poème, (ou dans une strophe)de l'utilisation d'un seul et même type de vers, ou de mètre.
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À SUIVRE...






Ce message a été édité - le 28-02-2020 à 11:15 par Laugierandre



Ce message a été édité - le 04-04-2020 à 17:32 par Laugierandre


Laugierandre
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Posté à 10h57 le 29 Feb 20


GÉMINATION

"La gémination" : Ce terme poétique possède plusieurs sens.

Il peut signifier : - redoublement de consonne ;

- redoublement hypocoristique* ou humoristique de la première syllabe d'un mot, ou, parfois, de consonnes et de voyelles non géminées dans l'orthographe usuelle.

- répétition à peu de distance d'un mot ou d'un syntagme portant un accent particulier.

Quelques exemples :

répétition d'un mots :

" Waterloo ! Warterloo ! Waterloo ! morne plaine !".

Victor Hugo : "Les Châtiments", XII "L'Expiation".

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En cette nuit
en cet instant de cette nuit,
je crois que même si les dieux incendiaient
le monde,
il en resterait toujours une braise
pour refleurir en rose
dans l'inconnu.

Ce n'est pas moi qui l'ai pensé ni qui l'ai dit,
Mais cette nuit d'hiver,
Mais un instant, passé déjà, de cette nuit d'hiver.

Philippe Jacottet : "Cahier de verdure", "Fragments soulevés par le vent".
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La gémination concerne encore une suite de synonymes, comme dans cet autre exemple extrait des "Élégies" "La paix des champs, 1787, d'André Chénier :

Dans sa volupté sage et pensive et muette

En linguistique on appelle gémination le redoublement d'une "syllabe" ou d'un "phonème" dans les mots de formation populaires, les onomatopées, etc. à des fins ludiques ou homoristiques. Tel est le cas, par exemple dans ce rébus typographique :

Quand je gardais les bre-bre
Tout en mangeant mon pain-pain
Je les faisais sau-sau-sau
En récitant mon pa-pa-pa.

"Traité de seconde rhétorique de Fabri" (XVe siècle), cité par Guiraud : "Les jeux de mots".
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*hypocoristique : qui exprime une intention affectueuse, comme, par exemple : frérot, ma biche, mon poulet"
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ÏAMBE (ou IAMBE)

L'ÏAMBE (mot masculin). Du grec "iambos", qui signifie même sens.
Que veut dire ce terme barbare ? On appelle ÏAMBE ou IAMBE un poème écrit en vers de deux mètres régulièrement alternés. Ils peuvent être écrits en vers de douze et de huit syllabes, alternées, en rimes croisées. Mais ils peuvent aussi s'accommoder dans d'autres mètres, comme, par exemple, des vers de dix et de 8 syllabes. André CHÉNIER a beaucoup utilisé ce procédé. Ce procédé est surtout utilisé en poésie satirique. En voici un bon exemple d'André CHÉNIER :

Vingt barques, faux tissus de plantes fugitives,
S'entrouvrant au milieu des eaux,
Ont-elles par milliers dans les gouffres de Loire
Vomi des captifs enchaînés,
Au proconsul Carrier, implacable après boire,
Pour son passe-temps amenés ?


On connaît surtout, sous cette forme, ses derniers poèmes de la prison de Saint-Lazare dans l'attente de son exécution, écrits sur de fins rubans de papier qu'il parvint à faire sortir. Ainsi le poème connu sous le titre "La jeune captive" :

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
Animent la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.

Sous l'influence de ses prestigieux modèles, les ïambes ont souvent été, par la suite, utilisés pour exprimer la révolte, l'indignation. C'est donc une des formes privilégiées de la satire :

COLÈRE

...
Hypocrisie et vice, - oui, c'est bien là le monde :
Belles maximes et grands airs
Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde
D'un coeur tout gangrené de vers.

...

Théophile GAUTIER ("Albertus ou l'âme et le pêché". 1833)

Cette forme, apparemment si simple, est en réalité plus complexe, plus souple, plus variée, et on peut dire qu'elle accepte tous les mètres, pourvu que la régularité de l'alternance binaire apporte à l'oreille la possibilité de reconnaître cette forme. Dans cette optique, on trouve des ïambes alternant des vers de mesures paire et impaire, comme dans le poème de Charles CROS, extrait de "Le Collier de griffe". 1908

AUX FEMMES

Noyez dans un regard limpide, aérien,
Les douleurs.
Ne dites rien de mal, ne dites rien de bien,
Soyez fleurs.
Soyez fleurs ; par ces temps enragés, enfumés
De charbon,
Soyez roses et lys. Et puis, aimez, aimez !
C'est si bon !

Les vers écrits en ïambes ont une grande intensité de force ; le mètre changeant à chaque vers, tout y est mis en relief. Les plus saillants sont pourtant les petits vers parce que les idées y sont présentées plus rapidement. La caractéristique de tous ces poèmes d'époques, de tons, de mesures, de sujets si différents, reste l'alternance régulière dans tout poème, strophique ou pas, de deux mètres différents. Cette alternance, une fois l'oreille accordée à ce rythme particulier, en assure l'unité.
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* Sources : - "Dictionnaire de la poésie française", de Jacques Charpentreau. Ed. Fayard. 2006."
- "Dictionnaire de poétique", de M. Aquien. Ed. Livre de Poche 1993."

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LES VERS BRISÉS

Non, mes amis, il ne s'agit pas d'une boutade ou d'une fable express sur les lunettes, mais bien d'un exercice poétique. Ce terme désigne, en fait, deux pratiques différentes. Ces vers riment non seulement par la fin, mais également par la césure. Il s'agit d'un procédé d'enrichissement du vers assez rarement utilisé en raison de sa difficulté.

En un premier temps, on appelle vers brisés des vers dont deux lectures sont possibles en les séparant verticalement. Le poème, rimé, semble se présenter normalement, lors de sa lecture, et il détermine un premier sens. Mais si le lecteur approfondit et coupe les vers à la césure, il obtient deux poèmes, chacun ayant un sens complet à condition, bien entendu, qu'on ait pris soin de rimer également à l'hémistiche.

Des poètes comme ARAGON ont utilisé le procédé. Mais, bien avant, les romantiques en faisaient un jeu d'écriture seulement limité par l'imagination du poète. En voici, ci-dessous, un bel exemple signé Mellin de SAINT-GELAIS (1574) :

De coeur parfait,// chassez toute douleur.
Soyez soigneux, //n'ayez de nulle feinte.
Sans vilain fait, //entretenez douceur.
Vaillant et preux, //abandonnez la crainte.

Vous pouvez constater qu'il est possible de lire de façon linéaire le quatrain tel qu'on le fait habituellement, mais que l'on peut, également, le lire en le divisant :

De coeur parfait
Soyez soigneux,
Sans vilain fait,
Vaillant et preux

Puis :

Chassez toute douleur.
N'ayez de nulle feinte.
Entretenez douceur,
Abandonnez toute crainte.

Chaque quatrain rime. N'est-ce pas éblouissant ! ? Trois lectures s'offrent au lecteur pour un seul quatrain, sans que la compréhension du texte en soit altérée.

Ce petit jeu conduit souvent à cacher un message dans chaque partie du poème, en faisant en sorte que la contradiction soit totale. On en arrive au moins à deux sens différents : le poème tel qu'il apparaît à une lecture totale, et le poème obtenu en lisant les premiers hémistiches, un autre en lisant les deuxièmes hémistiches. C'est de la haute voltige et du grand art !

En voici un autre exemple plus récent de Noël PRÉVOST, puisqu'il date de 1981 :

Toujours nous aimerons le travail et l'effort
Le loisir et les jeux sont choses détestables.
Mes amis, méprisons le paresseux qui dort,
Le pauvre besogneux, c'est l'homme respectable.
Soyons les compagnons du noble travailleur,
Du flâneur qui repose, il faut haïr le choix !
J'aime cette leçon qui prône le labeur,
Ne pas faire grand chose est indigne de moi.

Vous venez de lire ces vers de façon habituelle. Reprenez-les en ne lisant que la partie de gauche (1er hémistiche), allant à la ligne, à chaque barre de fraction :

Toujours nous aimerons// le travail et l'effort
Le loisir et les jeux// sont choses détestables.
Mes amis, méprisons// le paresseux qui dort,
Le pauvre besogneux,// c'est l'homme respectable.
Soyons les compagnons// du noble travailleur,
Du flâneur qui repose,// il faut haïr le choix !
J'aime cette leçon// qui prône le labeur,
Ne pas faire grand chose// est indigne de moi.

Le texte amputé du second hémistiche demeure totalement compréhensible. De même, si vous ne lisez que la partie de droite (2ème hémistiche), là aussi tout reste clair et linéaire, puisque nous obtenons :

le travail et l'effort
Sont choses détestables.
Le paresseux qui dort,
C'est l'homme respectable.
Du noble travailleur,
Il faut haïr le choix !
Qui prône le labeur,
Est indigne de moi.

Mais là, le sens devient différent à la lecture. Le "vers brisé" qu'on a considéré assez longtemps comme la négation de l'art, en est, au contraire, le complément. Le vers brisé comme vous pouvez le constater, à mille ressources. On trouvait déjà l'utilisation de cette forme de vers dans les comédies de MOLIÈRE ; cela conférait un élément comique, non négligeable, morcelant le dialogue qui en prenait de superbes saveur.
___________________

À SUIVRE...








Ce message a été édité - le 04-04-2020 à 17:26 par Laugierandre


Arcane
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Posté à 11h47 le 29 Feb 20

Petit dictionnaire en prose,
Êtes d'intelligente lecture.
Ne vous mettrai pas en cause
D'enrichir la littérature !

Th GAUTHIER m'insupporte
Par sa stupide réflexion,
Je vais le mettre à la porte
Sur les femmes, n'aime pas sa citation !!!

"""Noyez dans un regard limpide, aérien,
Les douleurs.
Ne dites rien de mal, ne dites rien de bien,
Soyez tout simplement fleurs.

"""

Il vaudrait bien mieux en somme,
Se taire comme femmes muettes
Être seulement fleurs comme
Naïves, ingénues et simplettes!

Cher ANDRE, je vous le déclare,
Cette étude est travail d'esclave
Je sous sais élément rare
Entrez donc dans ma cave !!!

Point ne veux vous enivrer .
Le bourgogne se fait rare
Et désire vous bien régaler
De ce fabuleux et doux nectar

Ne suis pas femme perverse
Et peu désirable femme couguar,
Jamais ne suis à la renverse
Et vous n'êtes pas un lascar !

Tentative d'exaltation !
Pour en voir la réaction

Mdr clindoeil



Ce message a été édité - le 29-02-2020 à 12:10 par Arcane


Laugierandre
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Posté à 12h40 le 29 Feb 20


Bonjour ARCANE,

Il est bien agréable à lire et recevoir
Des signes de soutien, marque de sympathie ;
Si j'entreprends cela c'est bien pour promouvoir
L'outil indispensable en toute modestie.
J'aspire seulement pour chacun de pouvoir
Trouver quelque filon dans la contrepartie.


MERCI ARCANE.
BON WEEK-END.

BISOUS marseillais.

ANDRÉ
Salut Salut Salut


Arcane
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Posté à 11h02 le 02 Mar 20

BISOUS MARSEILLAIS j'accepte
Sur mes lèvres aseptisées,
Mettez votre masque "protect"
Contre virus un peu osés !

Ne rougissez pas d'Être
en termes bourrus interpellé,
Je ne suis peut être
Que coquine qui aime rigoler.



Ce message a été édité - le 02-03-2020 à 11:03 par Arcane


Laugierandre
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Posté à 17h26 le 02 Mar 20


Bonsoir ARCANE,

C’est dans la complicité que reposent nos sourires, et on comprend alors notre capacité illimitée de ressentir, d’accepter et de profiter de nos émotions. Cette sensation merveilleuse de partage nous emplit de plaisir, de joie et de satisfaction. Pas besoin de masque de protection, le virus de la rigolade ne fait que contaminer sainement notre propension à la jovialité.

MERCI pour ta bonne humeur !

BISOUS SANS VIRUS !

Mdr heureux Salut Salut Salut


Laugierandre
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Posté à 17h33 le 02 Mar 20


LA RIME HOMOGRAPHE ET LA RIME HOMOPHONE

RIME HOMOGRAPHE. Provient de l'adjectif du XIXe siècle, composé d'homo et de graphe, tiré du grec "graphein", qui signifie "écrire".Se dit de mots homonymes ou non qui ont la même forme écrite. Exemple : Le "canon" de la messe et le "canon" d'artillerie sont des mots à la fois homographes et homophones. L'adjectif "négligent" et la forme verbale "(ils) négligent" sont homographes sans être homonymes ni homophones.

Alphonse Allais s'est beaucoup amusé de ces mots. Témoins cet extrait :

Les gens de la maison Dubois, à Bône scient,
Dans la bonne saison du bois à bon escient.

On peut le constater, avec le distique ci-dessus, les rimes homographes sont des rimes dont le son et l'orthographe sont identiques.

Exemples :

- Le mot ÉTOUFFÉE avec FÉE
- Le mot PERSILEUR avec FLEUR

On considère donc que les meilleures rimes sont les rimes homographes. La graphie est identique mais le sens est différent. Il s'agit de rimes riches par rapport à leurs éléments sonores.

Exemples de rimes homographes :

Quand les deux yeux fermés en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone.

Baudelaire.
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Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l'océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape...

Péguy
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À l'inverse, LA RIME HOMOPHONE, emprunt savant au grec "homophonia", signifie ressemblance des sons. Autrement dit, elle est identique phonétiquement (à l'oreille), mais s'orthographie d'une manière différente.

Exemples :

- Le mot COMPTER avec CONTER
- Le mot SAINT avec SAIN.

Exemple :

Mes vers fuiraient, doux et frêles,
Vers votre jardin si beau,
Si mes vers avaient des ailes,
Des ailes comme l'oiseau.

Victor Hugo.

Comme on peut le constater : ÊLES et AILES riment parce que le son est identique bien que la graphie soit différente.

Autre exemple :

Il était une fois
Dans la ville de Foix
Une marchande de foie
Qui se dit ma foi
C'est la dernière fois
Que je vends du foie
Dans la ville de Foix.

L'homophonie est souvent recherchée par les poètes pour des effets amusants de rapprochement qu'elle produit à la rime. Ce rapprochement (on pourrait dire cette répétition) de phonèmes identiques ne manque pas d'attirer l'attention sur les signifiés correspondants.
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LA SYLLABE

Si l'on se réfère à l'étymologie grecque, syllabe vient de "sun", qui veut dire avec, et "lambanein" qui signifie prendre. D'où "prendre ensemble". La syllabe se définit comme un groupe minimal de phonèmes pris ensemble, qui s'organisent autour d'un unique phonème vocalique. C'est, il me semble, la meilleure définition. La syllabe peut même, dans certains cas, être réduite à une voyelle.

Cette structure phonématique de la syllabe est déterminée par un ensemble de règles qui varient de langue à langue. Certains linguistes refusent toujours à la syllabe une identité physique, et ne lui attribuent qu'une existence psychologique et phonologique. D'autres, au contraire, comme R. Jakobson et M. Halle, attribuent à la syllabe une existence phonétique définie par certaines caractéristiques articulatoires et acoustiques. Autrement dit, une liaison plus intime et un degré de coarticulation plus "étroite" du centre de syllabe par rapport aux bords, dus à une augmentation de la fréquence du fondamental. J'avoue que cela est plutôt hermétique et, que, heureusement, les poètes ne se réfèrent guère à ces explications et à ces polémiques un peu rebutantes. En poésie, le principe s'appuie sur le fait que, dans notre langue française, les syllabes sont nettement distinctes. Sauf sur quelques points, dont la versification tire son profit pour introduire d'heureux dérèglements : faits d'élision, statut du "E"' muet, diérèses et synérèses... La règle première est que toutes les syllabes se comptent dans un vers. En les séparant par une barre oblique (/) on décompte ainsi, par exemple, cet octosyllabe de Victor Hugo (Hymne : Les chants du crépuscule, 1835) :

Gloi/re à/ no/tre/ Fran/ce é/ter/nel/le !

On peut résumer en disant que, dans le vers classique, le "E" muet est toujours pris en compte, sauf s'il se trouve en position de fin de vers ou devant une voyelle à l'intérieur du vers.

NOTE : Il convient d'ajouter à ces restrictions l'élision du "E" muet à l'intérieur d'un mot du tyle "avou(e)ra", ou encore "remerci(e)ment", etc. Ainsi que dans les terminaisons verbales en : "aient" ou "oient", comme : "chanterai(ent) ou encore "envoi(ent)".

Cette règle de la prononciation systématique du "E" muet entraîne plusieurs difficultés. Et d'abord pour les mots terminés sur une voyelle + "E" muet (du type : "amie", émue", Annie, etc.). S'ils apparaissent devant un mot à initiale vocalique, aucun problème, le "E" muet s'élide :

Le tonnerre est la plui(e)// ont fait un tel ravage.
(Baudelaire : In "L'Ennemi" : "Les Fleurs du Mal")


Par contre, s'ils se trouvent devant une initiale consonantique, il faut normalement prononcer le "E" muet. C'est, tout au moins, ce qui se passait jusqu'au XVIe siècle. Dans les sonnets dédiés à Marie, Ronsard écrivait, en 1555 :

Marie, qui voudroit vostre nom retourner,
Il trouveroit aimer ; aimez-moy donc, Marie.

Dans le second emploi de "Marie", à la rime, le "E" muet s'élide sans problème. Mais, au début du premier vers, il faut compter (et donc prononcer) le "E" muet : "Ma/ri/e/, sinon l'alexandrin n'aurait que onze syllabes et donc serait faux. Dieu merci, tout ceci n'existe plus de nos jours, et c'est pour résoudre ces difficultés nées des contraintes propres au "E" muet, que les poètes ont eu recours à des licences poétiques : c'est-à-dire à la transgression délibérée et réglée de certaines normes grammaticales ; normes de l'orthographe quand Baudelaire, dans l'exemple suivant, écrivait "encor" pour : "encore" :

Elle est bien jeune encor ! - Son âme exaspérée (...)

Cette licence continue a être pratiquée par les poètes modernes, lorsqu'ils tiennent à conserver la mesure du vers.

C'est pour cette raison, aussi, qu'on ne compte pas en pieds, mais en syllabes, car le pied est un terme métrique applicable seulement aux systèmes qui reconnaissent une opposition formelle entre voyelles brèves et voyelles longues (exemple : le latin et le grec), ou entre syllabes accentuées et syllabes inaccentuées (exemple : anglais et allemand). Longtemps, le mot pied a été confondu au sens de "syllabe" en versification française ; mais, dans un souci d'exactitude terminologique, les métriciens s'accordent désormais à ne lui donner que son sens strict.
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L'ANTIMÉTABOLE
L'ANTÉPIPHORE
LA GRADATION

L'ANTIMÉTABOLE rentre dans la catégorie des figures de construction, et, plus précisément, dans les dispositions et motifs des rimes, en ce qui concerne la poésie.

Dans cette figure de style, deux phrases (ou segments de phrase) se suivent de telle manière que la seconde utilise les mêmes mots que la première en les permutant syntaxiquement. Ce mot provient du grec : "anti-meta-bolé" qui signifie littéralement : "répétition selon un ordre inversé".

"Des milliers et des milliers d'années
Ne suffiraient pour dire
La petite seconde d'éternité
Où tu m'as embrassé
Où je t'ai embrassée.

Jacques Prévert, in "Le Jardin".

On peut constater dans les deux dernier vers de cet extrait, que Prévert utilise une antimétabole : les deux phrases qui se suivent sont construites avec les mêmes mots, mais le "JE" et le "TU" sont syntaxiquement permutés, tout à tour sujet ou objet. Une façon de dire la réciprocité, l'union, et de décomposer en deux une seule et même chose (le baiser) pour la faire durer à l'infini.

Cette forme de chiasme dans lequel des termes identiques sont repris systématiquement, comme dans le fameux exemple de Molière : "Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger", ou encore cette phrase d'Edgar Morin : "À force de sacrifier l'essentiel pour l'urgent, on finit par oublier l'urgence de l'essentiel".

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L'ANTÉPIHORE est également une figure de construction puisqu'il cela concerne un même mot (ou groupe de mots) répété en début et en fin de phrase, ou qu'un même vers commence et termine une strophe.

On appelle également l'antépiphore une "symploque". Ce mot provient du grec "Anté", qui veut dire "en face", et "phéréïn" qui signifie "porter".

Voici un exemple d'antépiphore" utilisée par Baudelaire dans cet extrait des "Fleurs du Mal", dans "Irréparable" :

"Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la paix, sans matin et sans soir
Sans astres, sans éclairs funèbres ?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?"

Autre exemple d'Achille Millien, in : "Avent" :

Les pauvres diables vont trimant
Vers un but qui toujours recule.
À l'aube comme au crépuscule
Et sous le soleil inclément,
Honteuse engeance à triste mine,
Dans la guenille et la vermine,
Les pauvres diables vont trimant.

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LA GRADATION, enfin, appartient également aux figures de construction ; elle repose sur l'intensité des mots qui se suivent de manière croissante. Autrement dit, on emploie à la suite les uns des autres des termes de plus en plus forts. On parle aussi de "climax". Cette figure est aussi nommée "concaténation" (du latin "catena" qui signifie "chaîne".

Cette figure peut être inversée : les termes successifs sont de moins en moins forts. Dans ce cas, on parle d'anti-climax.

Exemple de Pierre Corneille, dans "Le Cid" (acte I, scène 5) :

Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense.
Enfin tu sais l'affront, et tu tiens ta vengeance :
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi ;
Montre-toi digne fils d'un père tel que moi.
Accablé des malheurs où le destin me ronge
Je vais les déplorer : va, cours, vole et nous venge.

Ce procédé met donc en relief les différentes parties d'un plan annoncé, tout en marquant avec force une suite de faits qui s'engendrent mutuellement.
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À SUIVRE...


Laugierandre
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Posté à 17h37 le 03 Mar 20


LE CHIASME

Non, ne cherchez pas de grossièreté dans ce mot par son analogie avec un autre terme lui ressemblant. Deux procédés sont à l'oeuvre dans cette figure de construction qu'est le "chiasme". Du grec khiazein, qui signifie répétition et inversion. Il y a répétition dans la mesure où deux éléments linguistiques, quelle que soit leur nature, sont répétés ; il y a inversion dans la mesure où, alors que le parallélisme réitérerait le même ordre (A B / A B), un effet de symétrie le renverse (A B / B A).

Autrement dit, dans le "chiasme", les deux membres de la phrase sont reliés par le biais d'une relation symétrique inversée. Ce terme de métalangage, remis à l'honneur au XIXème siècle, désigne, ainsi, la structure syntaxique qui consiste à disposer selon une symétrie croisée de type A B B A quatre termes ayant deux à deux des natures ou des fonctions grammaticales identiques, comme dans ce vers de Baudelaire (nom + adjectif / adjectif + nom) :

Valse mélancolique et langoureux vertige

ou encore cet autre vers de Victor Hugo :

La neige fait au nord ce qU'au sud fait le sable

Le "chiasme" se joint à l'ellipse dans cette phrase poétique de Saint-John Perse :

Innombrales sont nos voies, et nos demeures incertaines
.

Par contre, ci-dessous, dans cette strophe de Verlaine, le "chiasme" se situe au troisième vers :

Elle jouait avec sa chatte
Et c'était merveille de voir
La main blanche et la blanche patte
S'ébattre dans l'ombre du soir.

Le "chiasme" peut concerner des faits linguistiques extrêmement divers, de l'unité minimale qu'est le phonème à l'organisation syntaxique.

Quelques autres exemples de "chiasme" :

- Le chiasme rythmique :

La froide cruauté// de ce soleil/ de glace

- Le chiasme sémantique :

Ô fangeuse grandeur ! sublime ignominie !

- Le chiasme grammatical (le plus fréquent) :

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Le "chiasme" est un procédé qui est cher aux poètes parce que sa structure symétrique permet de donner aux vers une allure sentencieuse qui frappe l'imagination et qui se grave aisément dans la mémoire. Comment ne pas apprécier ce vers sublime de Victor Hugo, qui va dans ce sens :

L'homme a l'amour pour aile, et pour joug le besoin ?
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LE VERS BLANC

Non, il ne s'agit pas du vers du hanneton, bien dodu et de la même couleur. En langage poétique, les vers blancs sont des vers qui ne sont liés à aucun autre par la rime, mais qui sont conformes aux normes internes, métriques et rythmiques;

Dans un ensemble versifié ils sont dépourvus d'homophonies finales, et tous les vers sont appelés alors des vers blancs, ce qui est fréquent dans la poésie moderne écrite en vers libérés. Autrement dit, les vers blancs respectent une des deux composantes du vers classique, le mètre, mais n'utilisent pas la rime.

Un des premiers poètes à avoir utilisé le vers blanc fut Nicolas RAPIN, au XVie siècle. Fabre d'OLIVET, au début du XIXe siècle, a alterné vers classiques et vers blancs. On peut citer, aussi, à titre d'exemple, le comte de Saint-LEU qui a transcrit "L'Avare" de MOLIÈRE en vers blancs. Ces expériences demeurent marginales pour l'époque.

Ce n'est qu'à partir du XXe siècle qu'il a été adopté par les poètes de la tradition symboliste qui souhaitaient prendre quelque distance avec la versification traditionnelle, sans pour autant tomber dans l'anarchie guettant le vers libre et son côté fort répandu de nos jours, si bien qu'il est difficile ne ne pas assimiler les vers blancs à de la prose poétique, tant certains n'ont plus qu'une lointaine ressemblance avec sa soeur aînée : la poésie.

Voici un exemple de vers libres (je préfère, pour ma part employer le terme de vers libérés, plus approprié, adopté par Gilles SORGEL). En effet, les vers libres, à proprement parler, appartiennent au genre des vers libres classiques si chers à monsieur de La FONTAINE, où sont alternés de vers composés de différents mètres, soit des hexamètres avec des octosyllabes, soit des décasyllabes avec des tétrasyllabes ou même des trisyllabes.

C'est véritablement Gustave KAHN qui est le principal théoricien du vers libéré, il est bon de le savoir. Appartenant au mouvement symboliste, il prône en 1888, un vers qui existe "en lui-même par des allitérations de voyelles et de consonnes parentes". Mais les poètes modernes du XXIe siècle ne doivent pas en oublier pour autant que les maîtres du vers libéré n'ont, pas un instant, renié la prosodie classique. Exemple, Claude CHABOT. Ses premiers vers furent classiques, tout comme COCTEAU, ARAGON, APOLLINAIRE, et bien d'autres. Ce n'est que lorsqu'ils se sentirent maîtres de leur technique, mais uniquement à ce moment, qu'il évoluèrent., se "libérant" sans excès.

Voici un extrait de Charles VILDRAC, de son recueil "Livre d'amour", qui est un parfait exemple de vers blancs

...
Mais avant de gagner la porte
Il fixa bien dans sa mémoire
Le lieu où s'abritait leur vie ;
Il regarda bien chaque objet
Et puis aussi l'homme et la femme,
Tant il craignait au fond de lui
De ne plus jamais revenir.

...


Comme vous pourrez le constater, ce poème conserve la structure d'une métrique régulière, chaque vers étant en octosyllabe. Le système de vers blancs s'applique souvent à l'alexandrin. C'est lui qu'utilise Alain BOSQUET pour composer quelques quatre cents sonnets. Il a, en outre, supprimé les majuscules en tête de vers pour ne garder que celles en tête de phrase :

Définition du poète

Pour devenir poète, il faut être imbécile,
comme est sotte cette aube à se croire lumière,
et comme est tout à fait crétin le vieux caillou
qui prétend arrêter le cheval au galop.

Le vers blanc peut fonctionner aujourd'hui, comme le dit Jacques CHARPENTREAU dans son "Dictionnaire de la poésie française", c'est-à-dire jouer son rôle de vers semi-classique, parce que nous avons dans l'oreille, en nous, un grand nombre de vers classiques, avec mètre et rime respectés, en particulier des alexandrins. Nous compensons en partie un manque de régularité dans la scansion.

Comme tous les poètes à vocation classique je n'ai jamais trop aimé le vers blanc. Je trouve dans l'écriture de l'alexandrin blanc une sorte de côte mal taillée qui devient fastidieuse à la longue, et qui, à mon avis, n'est que l'esquisse de l'alexandrin achevé, avec la rime. Et je suis d'accord avec BANVILLE qui disait que "le vers s'écrit à partir de la rime, et ne se rime point après coup" (...).

Mais il faut reconnaître que l'importance et le caractère personnel du découpage amorcent l'orientation vers une poésie de plus en plus visuelle. MALLARMÉ avait, dès 1894, pris position en faveur du vers libéré et souligné sa "fécondité novatrice" dans sa conférence intitulée "La Musique et les Lettres" (je cite) : "Une heureuse trouvaille avec quoi paraît à peu près close la recherche d'hier, aura été le vers libre, modulation (dis-je souvent) individuelle, parce que toute âme est un nœud rythmique" (Fin de citation).
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LA CONTRERIME

Les contrerimes ont une forme qui rappelle l'ïambe, l'alternance des mètres, mais un vers court rime avec un vers long, et réciproquement. Il s'agit d'une structure strophique utilisée notamment par le poète Paul-Jean Toulet qui l'utilisa dans son recueil "Contrerimes", paru en 1921. D'autres poètes l'ont illustré avant lui, comme Apollinaire dans l'un de ses "Poèmes à Lou".

Cette forme à pour effet d'introduire pour l'oreille un subtil déséquilibre qui convient souvent à l'expression d'une discrète mélancolie.

Mon bel amour, que vous voici
En deçà de ma peine,
Offensée un peu, triste à peine,
De mon souci.

Marcel Ormoy in "Les Poètes Fantaisistes"

C'est, précisément chez les "Fantaisistes" qu'elle fut mise à l'honneur. Pourtant elle date de bien avant puisqu'on la trouve, par exemple, dans un poème que Scarron adressa à la Reine pour solliciter le paiement par trop différé d'une pension promise à cause de son infirmité. On constatera que les six strophes de son poème sont des ïambes à mesures traditionnelles (8, 12 syllabes), mais les rimes réunissent toujours un vers court et un vers long :

À LA REINE

Reine dont la compassion
Me rend, depuis trois ans, mes malheurs supportables,
Faites-moi mettre aux Incurables,
Ou faites-moi bientôt payer ma pension.
Pour servir votre Majesté,
Je fais ce que je puis pour être bien malade ;
Je mangerai poivre et salade
Si vous trouvez encor que j'ai trop de santé.

Paul Scarron. In "Oeuvres burlesques" 1648.

Un ami de Lamartine, sur ce principe, lui avait fait parvenir le quatrain suivant :

De peine, de chagrin, de soucis, de tourment,
Se compose la vie.
Heureux qui dans le sein d'un ami, d'une amie,
Les dépose un moment.

Aymon de Virieu. In "Lettre à Alphonse de Lamartine". (1809).

La qualité littéraire des "Contrerimes" de Paul-Jean Toulet les a imposées comme modèle canonique.
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LES VERS RHOPALIQUES

Du Grec "ropalon" qui signifie "massue". Cette forme de vers est très ancienne puisqu'elle existait déjà en grec et en latin. Le jeu consiste à écrire une suite de mots dont chacun comprend une syllabe de plus que le mot précédent.

Sur ce modèle, le terme s'applique à des vers français construits de manière croissante, ou décroissante. À cela s'ajoute, bien entendu, la rime caractéristique de la versification française, ce qui complique l'exercice tout en le rendant à la fois ludique et délicat. Ces vers sont dits "en massue" étant donné que le travail faisant image s'épaissit ou s'amincit d'une extrémité à l'autre.

On les appelle encore vers pyramidaux à cause de la forme particulière du poème quand les vers ne sont que croissants ; ou encore vers boule de neige parce qu'on ajoute syllabe après syllabe, comme poignée à poignée.

De nombreux poètes, et non des moindres, ce sont laissés tenter par l'exercice car les vers rhopaliques constituent une curiosité technique pour tous les versificateurs aimant la fantaisie d'écriture, et, parfois, la satire comme ceux du "Parnassiculet" qui raillèrent l'attirance des Parnassiens pour l'Antiquité.

Je donne, ci-dessous deux exemples :

Tous
Jaloux
Sont les fous
Que je blâme :
Fi d'une flamme
Qui nous ronge l'âme !
Fais, mon cher, comme moi
Pour braver la loi
D'une amante
Changeante
Chante,
Bois.

Charles-François PANARD (XVIIIe siècle.)
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Pan-Tho Mètre
Écrit sur les sables de Gizeh, au pied de
la grande pyramide.

Ô
Tho !
Ô Cybèle
Féconde et belle !
Ô Terre, élément
Du divin mouvement !
Ô Globe, à l'ardente course
Circumvolant, sous la grande Ourse !
Ô sol, qui vit le Mammouth géant
Naître avant l'homme et rentrer au néant !
Rase le Chéops, du sommet à la base,
Ô Sol, ô Globe, ô Temps, ô Cybèle, ô Tho ! -Rase -
Ou sinon les rayons - Tho ! - des grands soleils futurs
Dissoudrons en vapeurs, - ô Tho ! - ses granits gris et durs.

Jean du BOY, in "Le parnassiculet contemporain". (1872)

Certains poèmes des calligrammes sont apparentés aux vers rhopaliques. Pour conclure, il est n'est pas inutile de signaler que cette tradition ancienne, comme je l'ai souligné au début de cet article, remonte, en fait, à THÉOCRITE et aux poètes alexandrins. Elle s'est ensuite poursuivie aux premières heures du christianisme pour ressurgir avec les humanistes de la Renaissance. On peut dire que ces vers figurés, d'abord d'inspiration mystique, ont fini, de nos jours, par correspondre plus à un amusement intellectuel qu'à de la poésie.
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L'OXYMORE

L'oxymore ou "oxymoron" ; masculin, du grec oxus, qui signifie pointu, fin, intelligent, et môros, qui veut dire émoussé, sot, d'où l'adjectif "oxumôros" qui peut être assimilé à : fin, sous une apparence de niaiserie, et la création du nom "oxumôron" en rhétorique pour désigner une ingénieuse alliance de mots contradictoires.

L'oxymore est une forme d'antithèse qui unit en un syntagme deux termes en principe contradictoires. L'exemple le plus connu et le plus célèbre est celui de CORNEILLE dans "Le Cid" :

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.

Le recours à l'oxymore est très fréquent d'une manière générale, en poésie, sans doute à cause de son pouvoir de mise en relief dû au paradoxe qu'il contient. Il rend, de la sorte, plus saisissantes les oppositions de couleurs dans ces vers de Victor HUGO :

Une goutte de sang se détachait de l'ombre,
Implacable, et tombait sur cette blancheur sombre.

On appelle également l'emploi de l'oxymore une "alliance de mots", ceux-ci n'étant pas absolument contraires mais qui sont compatibles logiquement, ou dont la rencontre est inattendue. Ainsi : "charmant et sépulcral", ou encore "Ô la vie et la mort de mon coeur "

Encore quelques exemples :

Je sens en moi l'âme enfantine
D'Homère, vieux musicien.

Tous les poètes ont souvent recours à cette figure pour sa beauté, et parce qu'elle permet d'exprimer l'indicible :

Exemple ==> - "Je ris en pleurs" (François VILLON)
- "Dans le tumulte au silence pareil". (Paul VALÉRY)
- "Vivre prisonnier de la liberté" (C. DOTREMONT)

J'ai, moi-même, largement utilisé l'oxymore dans un long poème qui porte le nom d' OXY(MORE)

Voici les deux premiers quatrains :

Je suis la main de fer dans un gant de velours :
Celui qui, lentement, soudainement s'agite,
Et peut faire payer l'insolence gratuite
À ceux qui, sombrement, éclairent mon parcours.

D'un clair-obscur devine au mieux que je ne vois,
Une lueur d'espoir dans un espace d'ombre :
Ce douloureux bonheur qui me hante, parfois,
De courage et de peur que je chiffre en grand nombre.[...]
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À SUIVRE...


Arcane
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Posté à 09h05 le 08 Mar 20

Longues sont vos instructions,
Ma mémoire tombe en gerbes ...
Je cherche la bonne solution
Pour me souvenir du verbe !

En des années fort lointaines,
D'une stratégie subtile me servais,
Avant de dormir, je révisais
Et la nuit complice, pour moi enregistrait!

Etonnement!!! au petit matin…
Fraîche et dispose me réveillais
Buvant le café, je récitais enfin
Tout le savoir en magasin :)






Ce message a été édité - le 08-03-2020 à 09:06 par Arcane


Laugierandre
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Posté à 11h25 le 09 Mar 20


Bonjour ARCANE,

L'écriture on le sait, engendre l'écriture ;
Les règles ne sont point des obstacles majeurs,
Mais des rampes guidant, dans tout cas de figure,
À l'aboutissement de nos dons de rimeurs.

ANDRÉ


Mes chaleureux remerciements pour l'intérêt que tu manifestes à l'endroit de ce petit "dictionnaire de poétique" qui n'a d'autre ambition que de rappeler quelques règles essentielles dans les formes et les procédés que des générations de poètes ont imaginés et développés au fil des siècles.

BISOUS MARSEILLAIS, et BON DÉBUT DE SEMAINE, ARCANE.

Salut Salut Salut Salut

ANDRÉ


Laugierandre
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Posté à 11h31 le 09 Mar 20


LES ARCANES DE LA CÉSURE

C’est Clément MAROT qui a employé, le mot « césure », en 1537. Ce mot vient du latin « coesure », qui signifie « coupure ». En fait, c’est la diction qui a marqué, en poésie, durant des siècles, la position très nette de la césure. Il s’agit de la reconnaissance métrique marquée, en principe, par un accent de pause sur la syllabe qui la précède immédiatement. Les auteurs classiques tels que RONSARD ou BANVILLE la considéraient comme un « repos » ; une sorte de moment bien précis de répartition du souffle. Elle peut être considérée, comme un soutient musical au vers, au rythme, tout comme le « soupir » dans une partition de musique.

Il existe plusieurs sortes de césures :

1°) – LA CÉSURE ÉPIQUE : celle que l’on rencontre essentiellement dans l’épopée, et qui se fait, comme une fin de vers, sur un « E » non élidable et surnuméraire, c’est-à-dire non compté prosodiquement. Ainsi ce décasyllabe du Jeu d’Adam :

– Je suis coupabl(e), // par Dieu serai jugée.

À l’inverse, la césure peut intervenir après un « E » atone prosodiquement compté. Elle est dite alors « césure lyrique ». Il en résulte une discordance avec l’accent du mot, comme, par exemple, dans ce vers de VILLON :

– Emperiére // des infernaux palus.

Dans un tel type de mot à finale en « E » non élidé, la césure peut passer juste après l’accent, et donc devenir cette syllabe en « E ». On parle alors de « césure enjambée » ; puisqu’elle passe à l’intérieur du mot. MAROT a utilisé fréquemment une telle possibilité, et je cite un de ses vers :

– Par Sainte Égli//se christianissime

À partir des Romantiques, et en particulier à l’instigation de Victor HUGO, la marque syntaxique de la césure commence à s’estomper. Dès les Symbolistes, mais surtout au début du XXème siècle, elle est réintroduite grâce à des licences analogues à celle de la poésie médiévale ; césure à l’intérieur du mot, comme par exemple, dans ce vers de MALLARMÉ :

– Accable, belle indo//lemment comme les fleurs
.

Ce vers, en fait, est un « semi-ternaire (3/5/4) dans lequel la césure médiane a fini par n’avoir plus d’existence linguistique.

Autre exemple de Paul VALÉRY :

Elle songe, et sa tê//te petite s’incline.

La césure épique demeure très fréquemment dans la poésie des classiques modernes, où elle n’est que la simple conséquence du traitement actuel de l’ « E » caduc, facilement apocopé. Elle n’a, bien sûr, plus rien de spécifiquement « épique » à proprement parler, pour autant que cela ait jamais été le cas.

2°) – LA CÉSURE LYRIQUE , quant à elle, est d’autant plus nette que les impératifs la rendent nécessaire contre les us même de la phonétique, comme c’est le cas dans ces deux vers binaires de Philippe JACCOTTET :

Ne crois pas qu’elle ail/le // s’endormir sous les branches
Ou reprendre souf/fle // pendant que tu écris.

Mis à part le cas de la césure épique, l’utilisation de ces césures est presque toujours due à des raisons stylistiques, dans la mesure où il y a un écart par rapport à la norme dite « classique » qui sert, malgré tout, de référence. Le problème à élucider consiste à savoir ce qui, dans la tension entre invention métrique et effet de sens, l’emporte. Ceci peut être laissé, par conséquent, à l’appréciation de chaque poète.

3°) – LA CÉSURE ENJAMBANTE : elle n’a rien à voir avec le phénomène de discordance qu’est l’enjambement. Dans ce procédé, la césure médiane finit par ne plus correspondre à aucune marque linguistique, et passe directement à l’intérieur du mot. Les premiers vers ainsi césurés en milieu de mot sont de VERLAINE :

– Et la tigresse épou//vantable d’Hyrcanie.

Le mot « épouvantable » déborde du premier hémistiche dans le second, comme on peut s’en rendre compte.

BANVILLE, dans « Les Éxilés », emploie le même procédé :

– Où je filais pensi//vement la blanche laine.


L’alexandrin a sans doute souffert d’être transformé en mécanique verbale, pivotant sur le tourniquet de la césure. MALLARMÉ, dans « La crise des vers » dénonce le procédé en 1886, affirmant, selon lui, que « la césure classique conduisait à l’épuisement de l’alexandrin, dans le mécanisme rigide et puéril de sa mesure, bloqué par son comptage factice » (fin de citation).

Quant à VOLTAIRE, dès le début du XVIIIème siècle, il était sensible au risque de monotonie qu’entraîne « le soulignement mécanique de la césure ». Il le dénonça dans un quatrain qui, précisément, ne l’évite guère :

– Observez l’hémistiche, et redoutez l’ennui
Qu’un repos uniforme entraîne auprès de lui.
Que votre phrase heureuse, et clairement rendue,
Soit tantôt terminée, et tantôt suspendue.

Avec les années qui passèrent et qui virent l’apparition de cette génération de Romantiques tels que LAMARTINE, VIGNY, HUGO, MUSSET, puis VERLAINE, l’alexandrin n’a pas été abandonné, Dieu merci, mais il a considérablement été assoupli par cette nouvelle école. Tout en continuant à utiliser les douze syllabes traditionnelles, ces poètes ont donné à la césure une plus grande fluidité. Les coupes sont moins marquées, et souvent complètement décalées par rapport au « classicisme ». Un exemple parfaitement illustré d’un vers de VERLAINE :

– Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains frêles.

L’alexandrin classique ne tolère pas, au septième temps le « E » final d’un mot, un « E » muet on accentué, mais prononcé (devant consonne), c’est-à-dire juste après la césure. Si le mot se termine par un « E » , celui-ci doit disparaître dans une liaison, autrement dit, se trouver devant un mot commençant par une voyelle. C’est justement ce qu’on trouve dans les vers de BOILEAU :

– Que toujours, dans vos vers, le sens coupant les mots,
Suspende l’hémisti//che, en manque de repos.

Cependant, il convient de le signaler, le non-respect de cette « contrainte » permet des variétés intéressantes de rythme aux poètes, et nombreux sont ceux qui ont dérogé à la règle et utilisent des procédés privilégiant la prédominance du son et du chant sur le sens. Bien entendu, ni la fluidité symboliste, ni le chant Apollinairien, ni la liberté de la mesure des vers-libristes ne doivent entraîner la molesse informelle. La poésie exige une structure, et la césure même légère, même irrégulière, doit continuer à jouer son rôle dans chaque vers d’un poème. Il faut être rompu à la discipline de la prosodie pour utiliser les licences, comme l’ont fait nos illustres prédécesseurs. Rien ne l’interdit, seul le talent l’autorise.
___________________


LA POINTE

Dans un poème satirique, bucolique ou amoureux, comme le sonnet ou le madrigal, par exemple, c'est le nom donné à la formule finale portant tout l'esprit du morceau qu'elle résume ou condense en un vers, en une formule, en un mot.

Toute la force de l'épigramme se concentre dans la pointe. La pointe fut très à la mode au milieu du XVIIe siècle, chez les Précieux, en particulier. On la retrouvait presque partout pour montrer le bel esprit de l'auteur.

Examinant l'épigramme, Boileau constate qu'après le madrigal, les divers genres poétiques n'échappent pas à la mode de la pointe : le sonnet, la tragédie, l'élégie, la prose elle-même.

Ce mot vient du fait que la "pointe" doit "piquer" pour conclure l'épigramme, parfois dans un seul mot, comme dans ce quatrain de Bricoteaux-Vivran :

Certains talents se cachent bien.
Et si tu donnes de la prose,
Que nous montres-tu ? - Peu de chose ;
- Alors, que nous caches-tu ? - Rien.

Boileau, dans son "Art poétique" a écrit à ce sujet :

...
Jadis, de nos auteurs les pointes ignorées
Furent de l'Italie en nos vers attirées.
Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément,
À ce nouvel appât courut avidement.
...

Un héros sur la scène eut soin de s'en parer ;
Et, sans pointe, un amant n'osa plus soupirer :
On vit tous les bergers, dans leurs plaintes nouvelles,
Fidèles à leur pointe encor plus qu'à leurs belles.
...

Mais, fuyez sur ce point le ridicule excès ;
Et n'allez point toujours d'une pointe frivole
Aiguiser par la queue une épigramme folle.

...

De nos jours, le Sonnet a maintenu cette tradition, et le poète est apprécié quand il termine son quatorzième vers par un trait d'exception.
___________________


RIME VOCALIQUE

Dans le système traditionnel de la versification, la différence entre la rime féminine (mot terminé par un "E" muet après la syllabe tonique, soit après une consonne, soit après une voyelle accentuée) et la rime masculine (mot terminé par la voyelle tonique et le cas échéant par une consonne prononcée, sans addition d'un "E" muet) n'étant plus sensible aujourd'hui à l'audition, on a proposé de substituer à ce système classique une autre différentiation.

La rime vocalique est celle qui se termine pas une voyelle accentuée, qu'elle soit suivie d'un "E" muet ou non : le couple "assez" et "chaussée constitue une rime vocalique.

La rime consonantique se termine par une consonne prononcée, qu'elle soit suivie d'un "E muet ou non : "un bal" et "une balle" sont des rimes consonantiques.

A partir du symbolisme, l'alternance se fait beaucoup plus rare, d'autant que le recours à la rime devient irrégulier, et il est parfois remplacé ou redoublé par une alternance de rimes consonantiques ou de rimes vocaliques. C'est le cas, par exemple, dans "Nuit rhénane" d'Appolinaire, poème dans lequel, malgré le caractère irrégulier de la rime au regard des règles classiques, une alternance "féminin-masculin" est maintenue dans le premier quatrain, puis abandonnée, alors que l'alternance "consonantique-vocalique", elle se poursuit jusqu'à la fin.

NUIT RHENANE

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire


Néanmoins, si j'ai un conseil à prodiguer au jeunes poètes qui se lancent dans l'aventure de la rime, je leur conseille vivement de s'en tenir aux règles classiques qui demeurent le meilleur tremplin pour acquérir expérience et technique.

Marcel Chabot écrivait :

- "Qu'importe les pieds quand on a les ailes".

Cependant, comme le souligne Gilles Sorgel, dans son excellent "TRAITE DE PROSODIE" : "Oui, mais au moins, faut-il avoir des ailes. Avant de se lancer dans ces licences, le poète doit d'abord maîtriser parfaitement toutes les règles classiques de la poésie.
____________________


À SUIVRE...




Ce message a été édité - le 04-04-2020 à 17:39 par Laugierandre


Laugierandre
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Posté à 21h24 le 14 Mar 20


LA RIME ÉQUIVOQUÉE (ou RIME ÉQUIVOQUE)


Dès le début du XVIe siècle, dans la tradition des Grands Rhétoriqueurs, cette rime était surtout destinée à démontrer l'habileté verbale dédiée au calembour. Il s'agissait de rapprocher des mots de sens différents mais de même sonorité, (comme l'effet de résonance dans la paronomase). Cette dextérité à jouer avec les mots et leur sens a inspiré bien des poètes, comme Clément MAROT pu encore CORNEILLE, dans on vers malheureux : "Sur le sein de l'épouse on écrase l'époux". Certes, si cette technique confinait de l'absurde chez bien des poètes, elle pouvait être amusante et fort savante chez les meilleurs.

Ce mot ÉQUIVOQUÉE provient du latin "oequivocus", qui signifie "à double sens". Autrement dit, il s'agit d'une sorte d'ambiguïté qui se manifeste par la possibilité de faire une double lecture d'un même énoncé. Ce sont les propriétés mêmes du signifiant qui permettent l'équivoque. Mais l'équivoque peut être exploitée à dessein, ce que n'ont pas manqué de faire les poètes modernes, principalement les Surréalistes et des poètes comme PRÉVERT, COCTEAU ou encore TARDIEU. Je cite, pour illustrer mon propos cette célèbre phrase de Jean COCTEAU : "Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de nous renvoyer notre image". Il s'agit là d'une splendide et très spirituelle métaphore.

Pour revenir à Clément MAROT, voici un extrait de sa "Petite épître au Roi" (1518).


AU ROI

En m'ébattant je fais rondeaux en rime,
Et en rimant, bien souvent je m'enrime * ;
Bref, c'est pitié d'entre nous rimailleurs,
Car vous trouvez assez de rime ailleurs !
Et quand vous plaît, mieux que moi rimassez ;
Des biens avez et de la rime assez.

* Je m'enrhume.


Comme je le soulignais au début de cet article, l'équivoque peut donner lieu à des vers plaisants et satiriques aussi. Exemple ce distique de Clément MAROT à l'endroit de Jean SERRE :


Ci-dessous gît et loge en serre,
Ce très gentil fallot Jean Serre.


C'est le même jeu sur les mots qui inspira Jacques PRÉVERT dans son poème suivant :


Être ange
C'est étrange
Dit l'ange
Être âne
C'est étrâne
Dit l'âne...


L'histoire ne dit pas si Jacques a composé ce poème sur "un pré vert"

Les exemples seraient nombreux. Pour le plaisir, en voici quelques uns :


L'enfant abdique son extase
Et docte déjà par chemins
Elle dit le mot : Anastase !
Né pour d'éternels parchemins

MALLARMÉ
_______________

J'adore assez le grand Lama,
Mais j'aime mieux la Madelène.
Avec sa robe qu'on lama
J'adore assez le grand Lama.
Mais la Madelène en l'âme a
Bien mieux que ce damas de laine.
J'adore assez le grand Lama,
Mais j'aime mieux la Madelène.

Théodore De BANVILLE
_______________

« Ci gît, repose et dort céans
Le feu évêque d'Orléans
Qu'il soit des fous maître passé :
Faut- il rire d'un trépassé ? »

Clément MAROT
_______________


Le devancier de MAROT : CRÉTIN, s'était particulièrement adonné à ce genre. Clément MAROT désirant caractériser ce poète, avait écrit de lui :

« Le bon Crétin au vers équivoqué. » (sic).
____________________


LE "E" " CADUC

On dit aussi le E MUET, ou ATONE, ou INSÉCABLE car son instabilité pose un problème majeur de diction. Dès règles très précises ont permis, jusqu'à la fin du XIXe siècle, de le résoudre, mais ces règles elles-mêmes sont étroitement liées à l'histoire de la prononciation de l' E.

À toutes les époques, il s'est élidé à l'intérieur du vers devant une voyelle. En ancien français, on prononce tout "E" en "E" sourd. Après une voyelle, à l'intérieur du vers (sauf cas d'élision devant une autre voyelle), il est compté, comme dans l'exemple ci-dessous, de ce décasyllabe extrait de la "Ballade pour prier Notre Dame" de François VILLON.


- "De lui soi-ent mes péchés abolis".


Le "E" caduc joue un grand rôle dans la versification classique, et un rôle non négligeable dans la bonne utilisation du vers libre, également. À tous les titres, le "chant de la poésie" est proche de l'incantation, et le "E" muet joue parfaitement son rôle dans la partition poétique. On en a encore quelques exemples célèbres quand ce "E" muet" devait être prononcé, placé devant une consonne, même quand il venait à la fin d'un mot, après une voyelle tonique.


- "Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés".


Il convient de prononcer PI-ES (deux syllabes) pour conserver les dix syllabes du célèbre décasyllabe de VILLON.

Cette tradition s'est maintenue assez longtemps. On la trouve encore au XVIIe siècle, dans ce vers de François MALHERBE :


...
Anthée dessous lui la poussière mordit.
...


De nos jours, la poésie a évolué. Si nous lisons ce distique de SCARRON, où le "E" de S'écri-e-t-il, on se rend vite compte que cela suscite une prononciation devenue "artificielle" pour nous :


...
Je suis malade de la Reine
S'écri-e-t-il, tout rechigné.


Pour échapper à cette tradition devenue désuète, les classique prirent soin de placer ce "E" muet final d'un mot au singulier, quand cet "E" situé après une voyelle tonique ne se prononçait pas devant un mot commençant par une voyelle. On suscitait, de la sorte, une situation graphique simulant une élision.

On peut aisément comparer l'utilisation des mots Anthée par MALHERBE (voir ci-dessus) et Atrée par RACINE à environ soixante-quinze ans de distance :


...
Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Tyeste.


LA FONTAINE, lui aussi, se plia à la nouvelle règle. Nous en avons un parfait exemple dans sa fable "Le Chêne et le roseau" :


- Je plie et ne rompts pas.


Le "E" de pli-e est élidé.

Dans un alexandrin classique, séparé en deux hémistiches, le "E" muet ne peut donc pas se trouver, en théorie, au sixième temps qui est accentué. Il peut se trouver, en revanche, à la septième syllabe de l'alexandrin s'il est suivi par une voyelle entraînant une élision :


- C'est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
Il faut que je l'enlèv(e), ou bien que je périsse.

Jean RACINE


L'élision se fait aussi devant un "H" aspiré : Votr(e] honneur.

Par contre, dans le vers ci-après de Victor HUGO, le "E" de âme doit être compté puisqu'il n'est pas suivi d'une autre voyelle. Le mot âme compte donc pour deux syllabes : Â/ME/


- Et leur âme chantait dans les clairons d'airain...


La diction du poème n'en est pas pour autant simplifiée. Elle doit, au contraire, être préparée par une lecture attentive et un soin particulier porté aux intentions stylistiques. Dans le texte des chanson, les faits d'apocope et de synocope sont souvent marqués par une apostrophe mise à la place de l' "E" non prononcé.

Exemple :

- Une descent' de lit en peau d'renne,
D'la rein' qu'est mort', la pauvre reine !

Alfred JARRY


Je m'abstiendrai de faire un commentaire sur ce dernier genre d'écriture où la musicalité des vers me paraît bien grignotée.
___________________


LES BOUTS-RIMÉS

On appelle bouts-rimés un court poème (un quatrain, généralement) fondé sur des rimes distribuées à l’avance, selon le principe d’un jeu littéraire de salon très en vogue au XVIIe siècle. On l’a pratiqué également, à l’occasion, au XVIIIe siècle, et parfois au XIXe siècle. (Corneille, Scarron, Boileau et Saint-Evremond étaient des adeptes de cette forme ludique et spirituelle de la poésie.)

Il fallait être habile versificateur pour composer ainsi, à la demande, tandis que quatre mots étaient tirés au sort, pour se manifester avec virtuosité dans ses joutes poétiques. On dit que ce tour de force aurait été inventé par l’abbé Dulot, vers 1645-1648, s’il faut en croire Ménage. Le jeu, en tout cas, fit fureur , et les bourgeois poètes de la place Maubert s’en délectaient, comme le rapporte Furetière dans « Le roman bourgeois » (1666).

Tallemant affirme que Benserade se divertissait à faire des bouts-rimés avec De Lyonne, et que celui-ci fit avoir au poète une pension de quinze cents livres de la Reine, en 1648.

Victor Hugo donne quatre vers satiriques composés selon cette formule, les mots imposés ayant été : coloquinte ; périgourdin ; quinte ; gourdin. :


Ô vieux J., je préfère à votre coloquinte
Le groin délicat du porc périgourdin,
Et lorsque vous toussez, j’applaudis à la quinte
Que je voudrais aider à grands coups de gourdin.


Les bouts-rimés constituèrent l’un des amusements d’une société spirituelle sous l’Ancien Régime ; on en a quelques exemples fameux. C’est ainsi que Catherine II, en voyage en Russie, en 1787, accompagnée du Prince de Ligne pour se distraire en cours de route, et rejointe un moment par Joseph II incognito, assigne ce pensum au Prince qui raconta par la suite : "On me donna des bouts-rimés, avec l’ordre de les expédier bien vite ; et voici comme je les remplis, en m’adressant à elles, (leurs Majestés impériales) :


À la règle des vers, aux lois de l’harmonie
Abaissez, soumettez la force du génie.
En vain fait-il trembler les voisins de l’Etat,
En vain à votre empire il donne de l’éclat
Pour rimer, suspendez un moment votre gloire.
C’est un nouveau chemin au temple de mémoire.


Bien entendu, les bouts-rimés sont les six derniers mots de chaque ligne du poème.

On pourrait multiplier les exemples. Notons, pour conclure, que ce divertissement continua au XIXe siècle. Lors d’une soirée de réveillon chez Alexandre Dumas, on fournit les 4 mots biscornus suivants : choux-fleur ; troubles ; souffleur ; rouble.

Et voici ce qui en résulta pour les "vœux de la nouvelle année" :


À tous les Curtius je souhaite un choux-fleur ;
À nos législateurs des séances sans trouble ;
À l’acteur en défaut un excellent souffleur ;
Aux Français de Russie, un grand dédain du rouble.


Dans les années 1870, Albert Glatiny, qui avait été comédien, pratiquait cet art de l’improvisation au music-hall de l’Alcazar ou les spectateurs lui lançaient des rimes depuis la salle, et il en faisait des poèmes, ou du moins des textes versifiés.

Plus près de nous, dans les années 1920, le chansonnier très populaire, Saint-Granier, reprit cette pratique au music-hall, lui aussi. Les spectateurs lui fournissaient des rimes et il improvisait en public une chanson qu’il interprétait, en une espèce d’impromptu, en utilisant un timbre musical repris immédiatement par son pianiste-accompagnateur.
____________________


HAÏKAÏSATION

Voici un mot assez insolite qui répond, en fait, à un procédé consistant à ne conserver d'un poème (de préférence célèbre, pour qu'on puisse y faire facilement référence) que la fin des vers. Le HAÏKU ou HAÏ-KAÏ, genre poétique japonais apparu au XIe siècle, était, à l'origine, un poème de trente-et-une syllabes composées en deux strophes : l'une de trois vers de 5, 7 et 5 syllabes ; l'autre de deux vers de sept syllabes chacun. On n'utilisa plus ensuite que la première strophe

La haïkaïsation est un procédé bien français, né de l'idée de "tronçonner" un petit poème classique qui prend ainsi l'allure d'un HAÏ-KAÏ. Parmi les poètes adeptes de ce petit jeu, figure, au premier rang, Raymond QUENEAU qui s'est livré à cette amusette pleine de charme sur, notamment, des poèmes de Stéphane MALLARMÉ (devenu "phane armé").

Étant donné qu'on connaît l'original, il reste assez de sens pour que les fins des vers en conservent encore un. Au fond, comme pour le pastiche, c'est un hommage rendu à la force poétique de la rime.

Raymond QUENEAU a procédé, dans ces exercices, à quelques modifications mineures pour garder l'ossature du poème ainsi que son sens. On peut sans doute préférer l'original, mais avouons que "la chirurgie" opérée donne un résultat inattendu, très proche du HAÏKU.

Ci-dessous, un exemple, avec le poème court de Stéphane MALLARMÉ, suivi de la version "haïkaïnisante" de Raymond QUESNEAU.


Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !

Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

Stéphane MALLARMÉ
_______________

Coup d'aile ivre,
Sous le givre,
A2ujourd'hui
pas fui !

La région où vivre
Se délivre ;
L'ennui,
C'est lui.

Raymond QUENEAU
_______________


Ce procédé est assez peu connu des poètes ; tout en restant assez marginal, il n'en demeure pas moins vrai qu'il offre quelques perspectives intéressantes de "broderies" sur des poèmes majeurs.

On appelle aussi cette "technique" : FINS DE VERS. Il ne faut changer aucun des mots retenus dans le poème d'origine, seulement la ponctuation. Ainsi, le découpage laisse apparaître un "nouveau petit poème" qui peut présenter quelque parenté avec l'original, ou laisser deviner un sens nouveau. Il est permis de donner un autre titre à l'oeuvrette.


MÉLANCOLIE

Au fond du coeur,
Mortelle
Querelle,
Injuste rigueur :
Mon âme abattue
Me tue.

D'après Pierre CORNEILLE : "Stances de Rodrigue. Le Cid.
______________

SÉDUCTION

La jeune fille :
Un oiseau,
Une fleur qui brille,
Un refrain nouveau.

D'après Gérard de NERVAL : "Une allée du Luxembourg. Odelettes.
______________

MYSTÈRES DE LA CRÉATION

Les livres
Sont ivres
Et les cieux
Par les yeux !
Se trempe
Ma lampe,
La blancheur défend
Son enfant.

D'après Stéphane MALLARMÉ : "Brise Marine"
______________

Le matin :
Différence
De paradis.
Le cheval :
Différence
De lait.
La statue :
Différence
D'insomnie.

D'après Alain BOSQUET : "Entre le soir et le matin".
_______________


Puissent ces quelques exemples susciter le désir et l'inspiration pour certains d'entre vous de choisir un poème connu, et de broder, à votre convenance, une nouvelle écriture personnalisée et ludique selon votre imagination.
___________________


LA RIME SENÉE

Ce procédé consiste à accumuler dans un même vers des mots de même initiale. Il s'agit d'un cas extrême d'allitération où, comme je viens de le dire, tous les mots commencent par la même lettre. On appelle aussi ces vers : tautogrammes.
Jean MOLLINET a composé une fort jolie oraison entièrement fondée sur l'utilisation de rimes senées, à quoi se joint la technique de l'acrostiche. Autrement dit, chaque strophe est fondée successivement sur chacune des lettres de "Marie". Voici le premier vers de chacune des strophes :

Marie, mère merveilleuse,
(...)
Ardant amour, arche aornée
(...)
Rubis riant, rose ramée,
(...)
Jardin joli, joie éternelle,
(...)
Étoile errant, rencontre heureuse,
(...)

On notera, au passage, qu'il existe une forme de rime senée, mais prise au sens large, et qui consiste dans l'identité des phonèmes initiaux de deux vers successifs :

De là naissent ces sympathies
Aux impérieuses douceurs,¨Par qui les âmes averties
Partout tout se reconnaissent soeurs.

Théophile GAUTIER

L'utilisation d'un tel procédé permet des allitérations qui prennent souvent une forme satirique amusante.

Ma mer, m'amis, me murmure :
"Nos nils noinent nos nuits nées neiges".

Robert DESNOS.

Cependant, ce genre de vers s'étendant sur tout un poème reste assez rare :

Simon, suant sous son scaphandre
Suit son satellite solaire
Sans savoir si sa simple sphère
Saura se sauver sans suspendre
Sa soucoupe sous sa station.
Sombres secrets : science-fiction !

Jacques CHARPENTREAU.

Il faut reconnaître que les poètes contemporains sont friands de ce genre d'exercice et des effets produits, même s'ils ne font que s'en approcher.

Au milieu du XVIe siècle, Du BELLAY réagit contre cette virtuosité où la prouesse verbale risquait de devenir une fin en soi, et demande que la rime soit travaillée, mais sans dommage pour le sens. MALHERBE a continué le combat (et le débat), privilégiant l'exactitude phonique contre les excès de la recherche. Différentes règles sont alors mises au point pour brider cette liberté et assurer qualité et pureté de la rime. Désormais le signifiant est pour longtemps en retrait sur le signifié, et la logique poétique plus proche de la logique discursive.
____________________

À SUIVRE...


Pierre
Modérateur
Messages : 6220


Posté à 23h43 le 14 Mar 20

C'est bien de citer Jaccottet… j'aime bien Jaccottet.


Laugierandre
Membre
Messages : 1048


Posté à 09h30 le 15 Mar 20


Bonjour PIERRE,

Il est tout à fait légitime de citer Philippe JACCOTTET dont l’œuvre poétique est considérable, qu'il s'agisse de poèmes, thèses, mémoires ou articles. Ses œuvres et ses traductions de GOETHE, HOLDERLIN, RILKE, entre autres, témoignent de l'importance d'un poète que nombre de critiques considèrent comme en voie de devenir un classique.

MERCI, PIERRE, pour ce petit mot d'Amitié et d'intérêt qui ne peut que m'inciter à poursuivre ce petit lexique poétique.

Très bon dimanche et toute ma considération.

ANDRÉ


Arcane
Membre
Messages : 751


Posté à 09h48 le 15 Mar 20

Cher Maître ANDRE...
Les écoles sont fermées,
Travailler vous continuez
Sans dormir à poings fermés !

Poursuivre mon éducation
Avec GOOGLe pour conseiller
Lorsqu'il me faut addition
de compléments d'instructions!

JACOTTET, m'est inconnu illustre
Mais a de bonnes fréquentations,
Quoique mort depuis des lustres
Souhaite de lui,avoir une audition !

Bon dimanche ANDREA !


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