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Poésie libre / J'imagine
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J'imagine
par Jakolarime


J’imagine un vallon paresseux, mollement ensoleillé d’automne. J’imagine une brave fermette qui n’a pas honte de ses agrestes origines, Je l’imagine sans thuyas, sans barbecue, sans parasol indécent. J’imagine ses chiens-assis, ses œils-de-bœuf paisibles et enchifrenés de toiles d’araignée. J’imagine ses tuiles moussues qui en ont essuyé, des grains et des tempêtes ! J’imagine sa grille, rouillée un peu, et qui grince « bonjour ! » au visiteur. J’imagine ses fenêtres à petit bois, ses vieilles vitres déformantes. J’imagine le facteur, sur son vélo qui tintinnabule. J’imagine le temps où les facteurs allaient à vélo… J’imagine la lettre, allumée de vignettes multicolores, et qui vient de loin. J’imagine ma main ridée, et tachée de son, et qui tremble en l’ouvrant. J’imagine mon vieux cœur qui bat plus vite. Je m’imagine appelant ma femme qui fourgonne à l’étage. J’imagine mon chien, qui remue la queue comme s’il savait lire. J’imagine que je cherche mes lunettes de lecture. J’imagine que ces enfants, bruns et nus, sur les photos qui glissent dans mes doigts malhabiles, sont les enfants de mes enfants. J’imagine qu’ils sont vraiment désolés de ne pas pouvoir venir, cette année encore. J’imagine qu’ils sont heureux sans nous, sans moi, loin de moi. J’imagine que si les yeux me piquent, c’est à cause des herbes qui brûlent, au fond du jardin. J’imagine que ces nuages pastel, qui filent vers l’est, s’en moquent pas mal. J’imagine que, décidément, ce chien sait lire, qui lèche ma main sans raison. J’imagine que demain est un autre jour. J’imagine que ce jour est le jour de la mise à jour. J’imagine que le vieil homme se décide à faire ses comptes. J’imagine que ces comptes-là ne comportent pas de chiffres. J’imagine que le vieil homme ne s’autorise plus à dire : « plus tard… ». J’imagine qu’il s’en veut de s’être autorisé à dire « …plus tard ». J’imagine qu’il se dit que le temps n’est plus à la procrastination. J’imagine que les braises frangées de neige, dans l’âtre, fument plus qu’elles ne chauffent. J’imagine que cela lui va bien. J’imagine qu’il se sent braise mourante, chaude encore, si peu.

Novembre 1995

Poème posté le 12/11/08



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