La poésie sur internet
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Par : Pierre Lamy
Pour se déplacer commodément sur la terre ferme, Naïa la Sirène s’était offert un fauteuil roulant. Lorsque Titouan venait la cueillir sur l’estran pour la porter jusqu’à la petite maison « les pieds dans l’eau », édifiée au début du siècle précédent par un aïeul qui fit Terre-neuve et passa maintes fois le Cap Horn, elle vibrait de toutes ses écailles.
Sans atteindre la même félicité, elle ne détestait pas qu’il la prit dans ses bras pour l’asseoir dans sa petite auto. Le siège roulant lui offrait à la fois l’autonomie et la discrétion. Pliable, il se rangeait aisément dans le coffre de la Clio. En outre il permettait le cas échéant de se garer sur les places de parking réservés aux handicapés. C'était du moins ce que se disait Titouan.
En revanche, elle était gênée qu’il dût la transporter comme un fardeau pour les déplacements mineurs de la vie courante. Pour citer une anecdote : elle avait mal vécu la tête ahurie de la clientèle, lorsque Titouan, pressé de boire une Guiness au « Café des Abysses », la transbahuta sans dissimuler sa queue avec la sortie de bain prévue à cet effet.
à suivre
Ce message a été édité - le 23-04-2022 à 11:14 par Pierrelamy
Posté à 07h33 le 23 avril 22
Attirant incipit, vivement la suite... Une histoire qui ne sera pas sans queue ni tête
Posté à 11h30 le 23 avril 22
Merci Lau
Tout avait commencé lors de la Solitaire du Figaro, pendant l’étape Lézardrieux-La Rochelle.
À la même époque, Naïa effectuait son pélerinage annuel dans les vestiges de la ville d’Ys, au large de la Baie de Douarnenez, entre l’ile de Sein et la presqu’île de Crozon. Selon la tradition, Dahut, la fille du Roi Gradlon, s’y serait métamorphosée en sirène lors d’un tsunami qui avait englouti la somptueuse cité. Naïa se plaisait à imaginer qu’elle en était une lointaine héritière.
Comme ses semblables, qu’on appelle aussi Marie-Morganes à la Pointe de Bretagne, Naïa pouvait rester près de trois quart-d’heure en apnée. Après s’être longuement promenée entre les ruines enfouies sous une forêt de laminaires, elle éprouva le besoin de refaire surface.
Le hasard fit qu’elle surgit à proximité du voilier de Titouan. Le jeune skipper devait ce prénom au vainqueur du premier Vendée-Globe, Titouan Lamazou, qui avait franchi la ligne d’arrivée le jour même de sa naissance, et dont sa maman était une fidèle supportrice.
Ce message a été édité - le 24-04-2022 à 10:46 par Pierrelamy
Posté à 05h54 le 24 avril 22
Je sens que je vais, encore, me régaler de ton vrai talent de conteur !
Nota male : "qui avait engloutit", n'y aurait-il pas un thé en trop ?
Ce message a été édité - le 24-04-2022 à 10:32 par Jim
Posté à 10h28 le 24 avril 22
Merci Jim
J'ai oté le thé
A l’instar de nombreux gamins du littoral, lors d’un stage de Voile Scolaire, il avait appris à naviguer sur cette populaire coque de noix qu’est l’Optimist. Comme il s’y montrait particulièrement habile, plutôt que de l’inscrire au foot, ses parents l’orientèrent vers le Club Nautique le plus proche.
A dix ans il courait ses premières régates. Cinq ans plus tard, il intégrait la section sport-études-voile du Lycée de Brest. Le bac en poche, il poursuivit ses études en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives.
C’est à cette époque qu’il délaissa le dériveur pour la Course au Large en qualité d’équipier. Son caractère enjoué, son énergie et son assiduité lui valurent bientôt d’être recherché par les plus fameux skippers.
De fil en aiguille, il devint lui-même accessoirement chef de bord et figura honorablement dans des régates de moindre notoriété. La chance lui sourit quand un concurrent se blessa trois jours avant le départ de la Solitaire du Figaro. Les sponsors acculés, lui confièrent le bateau.
Ce message a été édité - le 24-04-2022 à 10:58 par Pierrelamy
Posté à 10h47 le 24 avril 22
Il filait sous spi, bâbord-amures, dans un petit Nordet de force 3, par le travers de la Presqu’île de Crozon, lorsqu’il entendit d'enchanteresses vocalises. Nul bateau n'évoluait à proximité. À près d'un mille, il apercevait les voiles de trois de ses concurrents. Mais la distance et l’orientation du vent rendaient impossible que cette voix en provint.
Insensiblement, elle se fit plus intense, comme si elle surgissait de son propre bateau. Ou plutôt de la surface des flots. Il mit sa main droite en visière pour scruter les alentours et vit sortir le torse nu d’une superbe baigneuse qui lui faisait signe d’approcher. Sans s’arrêter de vocaliser elle se lança dans un exercice de natation synchronisée à faire pâlir d’envie les meilleures émules de Muriel Hermine. A l’occasion d’une figure, le navigateur sidéré découvrit qu’elle était affublée d’une queue de poisson.
Irrésisiblement attiré, il plongea pour la rejoindre. Allait-il connaître le sort funeste des marins attirés par le chant des Sirènes ?
Titouan n’eût pas le temps de mesurer les conséquences de son acte. A peine s’était-il immergé que Naïa, qui n’avait pas cessé de vocaliser, venait se blottir dans ses bras. Comme tout un chacun, à l’heure de la baignade, le navigateur avait vécu de joyeuses et plus ou moins chastes étreintes. Il savait donc ce mélange délicieux de fraîcheur et de volupté. Avec une Sirène, le plaisir était centuplé. Si tant est qu’il y survécut, Titouan se souviendrait longtemps de cette indicible ivresse sucrée-salée.
Ce message a été édité - le 25-04-2022 à 08:21 par Pierrelamy
Posté à 06h06 le 25 avril 22
Un talent indéniable de conteur
j'ai lu les quatre à la suite, je préfère que par petits bouts...
Posté à 10h26 le 25 avril 22
Merci Kerdrel
Lorsqu’il reprit ses esprits, il prit enfin conscience du péril de la situation dans laquelle il s’était fourré. Barre amarrée, son esquif avait suivi son cap et se trouvait déjà à un bon demi-mille. Le marin savait qu’au bout d'une heure d’immersion il était probable qu’il décédât d’hypothermie. Dans une épreuve antérieure de la Solitaire du Figaro, le skipper Alain Gautier était tombé en mer d’Irlande en essayant de dégager une algue qui s’était fichue dans son gouvernail. Il n’avait dû sa survie qu’au passage miraculeux d’un autre concurrent sur les lieux de l’accident.
A chaque fois que le mouvement de la houle le mettait à la crête d’une vague, Titouan scrutait désespérément l’horizon. Mais n’y discernait nulle voile, nulle silhouette de chalutier ou de courrier des Iles. Naïa ressentait confusément son angoisse, mais ne pouvait rien entreprendre pour le sortir de ce mauvais pas. Consciente d’en être à l’origine, elle n’avait plus le coeur à vocaliser.
A l’instant où le navigateur, livide et grelottant, s’apprêtait à sombrer doucement jusqu’aux vestiges de la ville d’Ys, il entendit, déchirant le grand silence de la mer d’Iroise, le vrombissement salvateur d’un hélicoptète.
Ce message a été édité - le 25-04-2022 à 11:11 par Pierrelamy
Posté à 11h09 le 25 avril 22
— Comment allez-vous Monsieur Le Goff ?
— Bien. Merci. Mais... comment suis-je arrivé ici ?
— Vous ne vous souvenez de rien ?
— Si, je suis tombé de mon bateau. J’ai eu de plus en plus froid et j’ai perdu connaissance.
— Et vous auriez dû couler car vous n’aviez pas de brassière. Heureusement pour vous un hélicoptère est arrivé juste à temps et vous avez été hélitreuillé dans une civière flottante.
— Où suis-je exactement ?
— Au CHU de Brest. Votre température corporelle était descendue à 27°. Nous avons mis tout en oeuvre pour qu’elle retrouve lentement son niveau normal.
— Je ne remercierai jamais assez mes sauveteurs. Comment ont-ils pu me localiser ?
— Votre voilier désemparé a attiré l’attention d’un chalutier d’Audierne qui l’a pris en remorque et alerté les secours. L’hélicoptère a remonté à basse altitude ce qu’il pensait être sa route et comme la mer était calme, il a réussi à vous repérer.
— De là haut, ça ne devait pas être évident.
— C'est le moins qu'on puisse dire. Vous devez disposer d’un ange-gardien de haut-niveau.
— Comme Alain Gautier.
— A ceci près que le vôtre n’a pas emprunté la voie maritime, mais est directement descendu du Ciel.
— Et quand pourrai-je sortir ?
— Dès que nous aurons procédé aux examens. Sans doute en fin de matinée, Attendez-vous à être harponné par les journalistes, s’amusa l’Interne en prenant congé.
Posté à 05h54 le 26 avril 22
Titouan, quitta le CHU par une porte dérobée pour éviter l’embuscade tendue par les journalistes et rejoignit Audierne. Il y retrouva son voilier à bord duquel s’affairaient deux membres de l’équipe.
— Salut Titouan, tu as voulu imiter Alain Gautier où c’était juste parce que tu ne pouvais résister au chant des Sirènes ? plaisanta Bébert, le petit rigolo de la bande.
— Il n’y avait qu’une Sirène, mais nul homme digne de ce nom ne pouvait résister à son chant. Sinon, les voiles ?
— Elles ont pas mal fasseyé, mais à part le Spi, elles n’ont pas trop souffert. Sinon tout est OK. La directrice de communication du sponsor souhaite que tu lui téléphones au plus vite.
— Je vais l’appeler en Face-Time avec l’ordinateur de bord.
Titouan s’y attendait, le sponsor voulait mettre à profit sa « fortune de mer » pour qu’on cause de l’esquif qui portait le nom de son entreprise. Il avait prévu une conférence de presse à 18 heures près d’icelui. S’il avait gagné l’étape (on peut toujours rêver), notre navigateur aurait pris plaisir à l’exercice. Mais devenir le héros du jour parce qu’il était tombé du bateau lui semblait un peu glauque. Mais la com’ a ses raisons que la raison ignore, comme disait Pascal, le penseur de l’équipe.
Aux deux correspondants locaux de la Presse régionale, Ouest-France et Le Télégramme, s’était joint un chroniqueur d’une revue nautique, en vacances dans le coin. Le cockpit du voilier était donc suffisant pour accueillir la conférence de presse. Quelques phrases suffirent à Titouan pour narrer sa fortune de mer.
Posté à 05h56 le 26 avril 22
— Je suis tombé à l’eau. Le bateau a poursuivi sa route sous gouvernail automatique. Heureusement un chalutier d’Audierne a donné l’alerte. Ce qui fait que j’ai été récupéré par un hélico de la Marine Nationale. Que je ne remercierai jamais assez.
— Nous savons tout ça. Comment un marin tel que vous a-t-il pu tomber à l’eau par « temps de curé » ?
— C’est déjà arrivé à bien meilleur que moi.
— Alain Gautier voulait libérer une algue dans son gouvernail. Etiez-vous dans la même situation.
— Non.
— Expliquez-nous alors ce qui s’est passé.
Titouan ne savait pas mentir. Non qu’il fut spécialement vertueux ni qu’il craignit que son nez ne s’allongeât, mais parce que les rares fois où il s’était essayé à ce petit jeu, il avait toujours fini par s’emberlificoter dans la suite de ses propos.
— Vous voulez vraiment savoir la vérité ?
Les journalistes ravis opinèrent du chef.
— Bon, ben, je me jette à l’eau, fit Titouan avec un clin d’oeil complice. J’ai entendu chanter une Sirène.
— Vous voulez dire un signal d’alarme.
— Non, une vraie Sirène, une femme avec une queue de poisson.
— Laissez-moi deviner. Son chant était si mélodieux qu’elle vous a ensorcelé et que vous vous êtes jeté à l’eau pour la rejoindre.
— C’est exactement ce qui s’est passé. J’étais comme hypnotisé et ce n’est que lorsque j’ai commencé à cailler et que j’ai vu mon bateau se barrer que j’ai repris mes esprits.
— Vous plaisantez, j’espère.
— Jamais avec les choses sérieuses.
— En principe, votre Sirène aurait dû vous entraîner dans les abysses.
— Elle ne l’a pas fait. Au contraire, elle m’a maintenu en surface lorsque le froid m’a paralysé.
Décidément, ce Titouan Le Goff était un sacré pince sans rire.
— J’espère que vous avez conclu, s’enquit, égrillard, le chroniqueur de la revue nautique.
— Désolé, mais je n’aime pas parler de ma vie privée.
Les équipiers qui suivaient la conférence dans les passavants se joignirent à la jubilation générale.
— Il me semble que tout est dit. Pascal, tu as prévu des rafraichissements ?
— J’ai tout ce qui faut dans la cabine.
— En ce cas Messieurs buvons un coup à la santé de mes sauveteurs.
— Et à celle des Sirènes, ajouta le correspondant du Télégramme.
Posté à 09h29 le 26 avril 22
Et LA sirène, s'enquerra-t-elle du sort de son protégé ?
Vite ! La suite !
Posté à 11h17 le 26 avril 22
Merci Miouz
Si Titouan était encore en vie, il le devait aussi à Naïa. Quand sa température atteignit le seuil critique, incapable d’esquisser le moindre mouvement, la Sirène le maintint à la surface. Lorsque descendit la civière-flottante, elle s’immergea pour soutenir discrètement le navigateur et faciliter la tâche du plongeur-sauveteur.
Rassurée sur le sort du bipède qui lui avait fait découvrir une ivresse inattendue, elle adopta la position la plus hydrodynamique possible pour cingler à grands coups de queue vers la Baie des Trépassés, entre la Pointe du Raz et la Pointe du Van, face à l’Île de Sein. Elle brûlait de raconter cette aventure à sa génitrice qui y passait le plus clair de son temps.
Naguère, cette sirène chevronnée avait elle aussi goûté au piment d’une liaison contre nature. Avec un quartier-maître clairon. Comme tant d’autres avant lui, le brave n’avait pu résister à l’appel des ensorcelantes vocalises. Mais avant de s’abîmer dans les profondeurs océanes, il avait eu le temps de concevoir Naïa.
De sa maman, notre sirène préférée avait hérité la morphologie, l’adaptation à la vie aquatique, le sex-appeal et la voix de soprano colorature. Elle devait à feu son géniteur l’usage de la parole, le romantisme et quelques capacités inhérentes.
Ce message a été édité - le 26-04-2022 à 12:56 par Pierrelamy
Posté à 12h54 le 26 avril 22
Puissions-nous ici mettre un terme à une vilaine rumeur qui s’est installée chez les humains depuis la Nuit des Temps.
Loin de se repaître de la chair des marins ensorcelés par leur chant, les Sirènes sont exclusivement végétariennes et trouvent dans les algues une nourriture aussi variée que saine et abondante. Il est plaisant de constater au passage que ces créatures mal-aimées se révèlent ainsi comme des précurseuses de cette mode « Vegan », qui met en péril la filière de l’élevage chez les Occidentaux du vingt et unième siècle.
Sur la minuscule plage où elle avait ses habitudes, Naïa picorait donc quelque fucus, quelque laitue de mer ou autre carragheen, cette petite algue rouge qui avait ses faveurs. Il convenait en effet de prendre des forces avant de s’élancer cap au Sud.
Quelque temps auparavant, grâce au bouche à oreille océanique, notre Sirène préférée avait appris bien des choses sur son amant de vingt minutes. Le brave gagnait sa vie en parcourant les océans, le plus rapidement possible, sur des voiliers haut de gamme.
Entre deux compétitions, le navigateur sévissait en Baie de Concarneau, au Centre d'entraînement national pour la course au large, mieux connu dans le milieu sous le sobriquet de « Vallée des fous », et qu’il était domicilié dans un hameau de bord de mer à quelques milles plus à l’Ouest.
Que risquait-elle à s’aventurer dans ces eaux, sinon de rencontrer à nouveau cet étrange bipède qui lui avait permis de sauver une vie et de tutoyer les étoiles ?
Ce message a été édité - le 26-04-2022 à 13:01 par Pierrelamy
Posté à 12h58 le 26 avril 22
Une aventure peu ordinaire. Comment vont-ils se débrouiller pour la suite ?
Suite que je lirai avec plaisir.
Posté à 14h15 le 26 avril 22
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