La poésie sur internet
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Par : Pierre Lamy
Les fées s’étaient penchées sur le berceau d’Isidore. Non qu'il fut « un beau bébé ». Chacun sait que cette expression n’est qu’un euphémisme de « gros bébé ». Il était simplement de corpulence moyenne mais aussi bien proportionné qu'il est possible. En outre, avant même que soit coupé le cordon ombilical on devinait dans ses yeux outremer une étincelle aussi précoce que prometteuse.
Sur le carnet de santé que sa maman avait à coeur d’abonder chaque semaine, sa courbe de croissance suivait une trajectoire d’une scrupuleuse linéarité qui semblait un copié/collé de la courbe de référence, mais légèrement au dessus. Dans le même temps, tenant ainsi les promesses de l’étincelle évoquée dans le paragraphe précédent, il se montra très vite un nourrisson des plus souriants et des plus éveillés.
A trois ans et demi, le délicieux bambin commençait à déchiffrer quelques phrases simples et à compter sur ses doigts. A quatre il savait lire couramment et commençait à maitriser les opérations élémentaires.
Son géniteur, qui pouvait craindre d’avoir conçu un fort en thème mais un faible en gymnastique, fut tout de suite rassuré. Isidore grandissait aussi bien en force qu’en sagesse et se montra très tôt habile à grimper aux arbres, à courir dans tous les sens et à nager comme un triton.
Pour son septième anniversaire, son grand-père lui offrit un livre de Jules Verne. Le gamin, qui commençait à en avoir plus qu’assez de la littérature enfantine, dévora « Quatre semaines en ballon » en deux jours et manifesta sa gratitude avec un tel enthousiasme que son aïeul lui procura la collection complète des oeuvres du grand auteur.
La même année et dans un tout autre genre, il découvrit « Le piège diabolique », une BD de Blake et Mortimer où il était question d'une machine à remonter le temps. Sa décision était prise : il serait chercheur scientifique et inventerait un tel véhicule avec la ferme intention de l’utiliser en personne.
La littérature et le cinéma avaient abondamment traité le sujet mais le « chronoscaphe » ne relevait pour l’instant que du domaine de la fiction. Isidore Mévout se jura d’être celui qui en ferait une réalité.
A cet effet, à vingt trois ans, frais émoulu de Polytechnique, plutôt que de se lancer dans une brillante carrière, il postula pour un modeste poste d’enseignant-chercheur à l'Université.
S’il avait la tête bien faite, son corps l’était tout autant. Conscient que le « chronoscaphe » pourrait un jour l’entrainer dans des situations délicates, il n’avait jamais séché un cours d’éducation physique et pratiquait assidûment les arts martiaux.
Sa figure avenante et son exquise courtoisie lui attiraient la sympathie de ses contemporaines. Il était cependant trop absorbé par son projet pour bâtir une relation durable. Comme il aimait à le dire avec esprit, la conception du chronoscaphe était très chronophage.
Cette abnégation porta ses fruits : à trente-cinq ans il avait réalisé son rêve. Il commença par tester son véhicule spatio-temporel sur des animaux de laboratoire et constata avec jubilation que ses cobayes revenaient sains et saufs de leur périple.
A l’instant programmé par Isidore, le chronoscaphe disparaissait comme sous la baguette d’un illusionniste pour réapparaître quelques heures plus tard au même endroit : la crypte d’une église de quartier datant du moyen-âge et dont notre génial inventeur avait découvert l’entrée secrète. Rien ne prouvait pour autant que la nef atteignait le but fixé par son ordinateur de bord.
La seule façon de le vérifier était de conduire l’expérience avec un être humain. La déontologie la plus élémentaire et son inclination naturelle le désignaient d’office pour tenir ce rôle aussi périlleux que passionnant.
Ce court portrait de ce digne héritier des aventuriers et des scientifiques conçus par le papa de Philéas Fogg et du Capitaine Nemo serait incomplet s’il ne faisait pas mention de sa louable discrétion. Isidore était le seul à connaître la crypte où il avait assemblé et finalisé le chronoscaphe dans le plus grand secret.
Posté à 12h51 le 18 mars 22
J attends la suite avec impatience !
... ou sciences !
Posté à 13h18 le 18 mars 22
Lorsqu'on goute au récit poétique, il n'y a qu'un pas vers la prose... et la magie du conteur fait merveille, toujours ce style alerte et pétillant
Posté à 14h27 le 18 mars 22
Le poète a plusieurs cordes à son arc. Prose, science fiction, et toujours une écriture talentueuse.
Je suis prête à embarquer à bord du chronoscaphe.
Posté à 19h54 le 18 mars 22
Merci Machajol, Miouz et Kerdrel
Pour son premier voyage, Isidore Mévout avait depuis longtemps choisi de rencontrer Jules Verne. Il avait même fixé sa date d’arrivée : le 17 mai 1868. Il profiterait ainsi de tous les charmes du printemps. Mais aussi, et surtout, de la longueur des jours en cette période qui précède le solstice d’été.
Il prépara son périple avec le même soin que Madame et Monsieur Martin leur séjour sur la Costa del Sol. Chez le meilleur numismate de Paris, il acquit des pièces et des billets d’époque. A en croire un historien de ses amis qui s'entichait d'économie, ce viatique lui permettrait un bon mois d’autonomie. Chez un costumier il choisit des vêtements qui lui permettraient de passer inaperçu. Comme on n’est jamais à l’abri d’une bonne rencontre, il avait complété sa panoplie par des sous-vêtements tels qu’en portaient les élégants du second empire.
Il s’était aussi procuré un appareil photographique miniature tel qu’en utilisaient les espions avant l’irruption des nouvelles technologies. A son retour au XXIème siècle, il confierait ses pellicules à un laboratoire pour qu’il numérise les clichés. Comme il aurait vraisemblablement un programme surchargé, un nègre de ses amis se chargerait de compiler ses notes pour rédiger un reportage dont les médias du monde entier se disputeraient l’exclusivité.
L’interview de l’auteur du « Quatre semaines en ballon » qui, à l’échelle mondiale, était le second auteur français le plus connu, en serait le joyau. Isidore regrettait seulement de ne pas pouvoir faire de vidéo. Hélas, en 1868 il n’aurait pas pu recharger les batteries de ses appareils.
Les animaux de laboratoire ayant essuyé les plâtres avec succès, le moment était venu de passer à l’acte. Isidore prit place sur le siège du chronoscaphe, vérifia que la date d’arrivée était bien programmée et appuya résolument sur la touche départ.
Il y eut un éclair comparable à celui que provoque la foudre, puis ce fut le noir complet pendant de longues minutes. Les parois de la crypte réapparurent peu à peu pour retrouver l’aspect qu’elles avaient à l’instant où le jeune savant s’était installé dans sa nacelle.
Il descendit de son habitacle et sortit sur le parvis de la chapelle qui, située sur une des collines de Paris, bénéficiait d’une vue imprenable sur la capitale.
La Tour Eiffel avait disparu !
Ce message a été édité - le 19-03-2022 à 07:09 par Pierrelamy
Posté à 05h20 le 19 mars 22
Bon, fan de Jules Verne, de HG Wells, mais aussi de Bob Morane un temps, sans oublier des BD "moyennes" qui faisaient planer - Meteor, Pilote Tempête, etc. sans oublier Bibi Fricotin !), je te suis sans ceinture de sécurité dans ces voyages où le principe de précaution n'a lieu d'être. D'ailleurs, n'ayant pas trop grandi, demeuré plus proche des 7 que des 77 ans, je viens d'achever "le monde perdu" d'un certain Conan Doyle... Ah ! le vol des ptérodactyles au soleil levant sur les marécages embrumés, cébobobo !
Posté à 08h20 le 19 mars 22
Super récit.
La tour Effeil avait disparu. Pas étonnant ! Il est arrivé trop tôt !
Il n'a qu'à reprogrammer un voyage pour 1887, ou 1889 pour la voir terminée.
Posté à 11h20 le 19 mars 22
Merci Miouz et Jim
Isidore esquissa ce geste qui permet d’actionner le signal d’alarme dans les trains, mais aussi d’exprimer l’intense satisfaction que procure la réussite d’un projet.
Ce monument, que le monde entier nous envie, avait été érigé à la fin du XIXème siècle pour l’exposition universelle de 1899. Son absence conforta le jeune savant dans la conviction que le chronoscaphe avait atteint son objectif.
Porté par une jubilation voisine de l’orgasme, il allongea le pas pour rejoindre les beaux quartiers. Les rues s’encombraient peu à peu de véhicules hippomobiles et les trottoirs de passants en costume d’époque. Vêtu de la même manière Isidore se fondait dans le paysage.
Dans un des tous premiers kiosques de la capitale, il fit l’acquisition d’une gazette pour vérifier la date du jour : « 17 mai 1868 ».
C’était exactement ce qu’il avait programmé. Féru de disciplines orientales, le chrononaute avait l’enthousiasme discret. Il n’en poussa pas moins un « hourrah ! » qui fit sourire le vendeur. Au moment de payer il eut cependant un léger frisson d’inquiétude. Le numismate qui lui avait procuré les espèces était un homme de confiance, mais comme dit la sagesse populaire : « on ne sait jamais ». L’attitude du commerçant qui lui rendit la monnaie le plus naturellement du monde le rassura.
Après une petite marche entre des immeubles haussmaniens flambant neufs, il entra dans un café afin d’en savourer l’ambiance et de lire confortablement sa gazette. Sur le seuil, il ressentit la fugitive impression d’être le personnage d’un film en costume. Il s’assit devant une table vide, commanda une limonade et ouvrit son journal.
Il eut un frisson de plaisir en découvrant qu’un article était consacré à Jules Verne. L’écrivain était en villégiature au Crotoy, dans sa villa « La Solitude » et travaillait à son prochain ouvrage. Isidore s’enquit auprès de son voisin de la façon de s’y rendre.
— Le plus simple est de prendre le train jusqu’à Noyelles. Vous y trouverez un coche qui vous conduira au Crotoy qui n’est qu’à quelques kilomètres.
— Je vais m’y employer dès cet après-midi.
— Peut-être obtiendrez-vous les horaires auprès du garçon. S’il vous plait, fit-il en hélant le serveur.
— Monsieur ?
— Avez-vous les horaires des chemins de fer du Nord ? Le Monsieur que voici souhaite se rendre au Crotoy.
— Je vais vous les quérir de ce pas.
Isidore se confondit en remerciements et proposa de renouveler les consommations.
— Je vous remercie vivement. J’aurais bien aimé parler un peu du Crotoy et de la superbe Baie de Somme, mais l’imminence d’un rendez-vous me contraint de vous laisser. Monsieur, je suis ravi d’avoir pu vous rendre service et je vous souhaite un agréable voyage.
L’homme s’éclipsa à l’instant même où le serveur posait l’horaire des trains sur la table. Il y avait un omnibus pour Noyelles à treize heures trente. Isidore jeta un oeil sur la superbe pendule de l’établissement. Il était onze heures vingt. Il mit discrétement sa Kelton à l’heure et se promit d’acheter au plus tôt une montre d’époque.
Le plus sûr était de héler tout de suite un fiacre et de déjeuner sur le pouce au buffet de la gare du Nord.
Posté à 05h29 le 20 mars 22
Le découpage offrant des épisodes longs, on n'a pas intérêt à sauter un jour pour la lecture.
Mais comme c'est passionnant, je m'y tiendrai.
Posté à 09h57 le 20 mars 22
il n'y a pas à dire tu tiens ton auditoire en haleine, toujours cette écriture vive et cinématographique où alternent dialogues et récits...
Posté à 04h58 le 21 mars 22
Merci Miouz et Kerdrel
Isidore Mévout souffrait d’un déficit d’expérience dans le domaine ferroviaire. Les rares fois où il avait employé ce type de transport, c’était en TGV. C’est donc avec une âme d’enfant qu’il grimpa dans le wagon de première classe de l’omnibus de la Compagnie des chemins de fer du Nord qui devait le véhiculer jusqu’à Noyelles-sur-mer.
Cependant qu’une foule bruyante et bigarrée prenait d’assaut les wagons de seconde et de troisième, le tortillard, qui venait de faire le plein d’eau et de charbon, tchoutchoutait comme pour manifester son impatience. Avec sa haute cheminée et son profil surbaissé, la locomotive ressemblait à celles que l’on peut voir dans les westerns et les albums de Lucky Luke, à ceci près qu’elle était dépourvue de pare-bisons, cet animal ayant disparu depuis des millénaires des plaines d’Ile-de-France et de Picardie.
Discrétement, Isidore saisit son appareil miniature et prit quelques photographies.
A treize heures trente, le chef de gare agita son drapeau rouge et un coup de sifflet libéra la bête. Le convoi prit peu à peu de la vitesse jusqu’à atteindre les 45 km/h annoncés par le prospectus. Assis dans le sens de la marche, à proximité de la fenêtre, le jeune savant en prenait plein les yeux.
La banlieue du second empire n’avait strictement rien à voir avec ce qu’elle était devenue un siècle et demi plus tard.
Avant même que le tortillard atteigne sa vitesse de croisière, on était en pleine cambrousse. Sous un azur pépiant d’hirondelles, le paysage était bucolique à souhait. Entre les rideaux de peupliers, les vaches s’interrompaient de paître pour contempler amoureusement la pétulante locomotive. Plus délurés, des chevaux lui faisaient un petit bout de chemin. Tout comme, un siècle et demi plus tard, leurs lointains descendants le feraient pour les coureurs du Tour de France.
Aux approches de Noyelles-sur-mer, la voie longea la Baie de Somme et c’est un nouveau spectacle qui s’offrit aux yeux émerveillés du jeune parisien.
Afin de chercher pitance, des nuées d’oiseaux venaient se poser sur les prés salés et les bancs de sable gris découverts par le reflux. Le ciel était sillonné par des escadrilles de canards, de bernaches, d’aigrettes, d’huîtriers, de cormorans et autres oiseaux de rivage. Volant à hauteur de locomotive, un quatuor de cygnes escorta même le convoi pendant de longues minutes.
L’omnibus atteignit enfin la petite gare de Noyelles-sur-mer laissant sur le quai un Isidore Mévout ennivré par tant de plaisirs visuels. Un coche attendait devant la sortie de la halte.
— Passez-vous au Crotoy ? se renseigna le jeune voyageur.
— J’y vais, le temps de charger quelques marchandises. Vous pouvez monter.
— Merci.
— Ya pas de quoi.
Après avoir goûté aux charmes des omnibus à vapeur, Isidore brûlait de découvrir ceux des véhicules hippomobiles. Pour en profiter au maximum, il graissa la patte au cocher afin d’être admis à s’installer à ses côtés. Le bonhomme accepta volontiers. Il était particulièrement loquace et aux approches du Crotoy, le jeune sorbonnard était devenu incollable sur la politique locale.
Sa capacité d’écoute fit merveille. En effet, le cocher s’écarta un peu de sa route pour le déposer à proximité de « la Solitude », une villa de deux étages entourée d’un jardin qui ne ressemblait en rien aux maisons de pêcheurs qui l’environnaient.
— Vous voici rendu chez Jules Verne.
— Merci mille fois et à bientôt sur le chemin du retour.
Posté à 06h13 le 21 mars 22
Le trajet en tortillard est absolument génial. Les descriptions du paysage qui défile nous transportent réellement dans les lieux parcourus. La Baie de Somme... je confirme. C'es très beau.
Posté à 11h32 le 21 mars 22
Merci Miouz. Ce commentaire m'enchante. C'est exactement ce que j'ai voulu transmettre
Mais, à l'usage, je maperçois que ce site n'a pas vocation à accueillir les "proses interminables"
Calaméo offre un meilleur confort de lecture :
https://fr.calameo.com/read/00243754562755d6468da
Posté à 12h36 le 21 mars 22
Même constat sur la chronopathie des lecteurs contemporains... Au-delà de qqs lignes, c'est trop long, et persévérance et concentration ne sont plus au goût du jour, il ne reste que les news style club hystérique et flyers romanesques.
Ton récit, voyage dans le temps avec tous les préparatifs, me fait songer à cette nouvelle - romanesque - de Richard Matheson (un écrivain/conteur génial) , "Le Jeune Homme, la Mort et le Temps", de laquelle un film à petit budget avait été tiré, avec Christopher Reeves dans le rôle principal, c'est d'ailleurs par ce biais que j'avais découvert ce bouquin. Si tu ne connais déjà, je soupçonne ferme que tu apprécierais (l'œuvre de Matheson, d'une façon générale). Aux US, à cause du cinéma, l'écriture se diffuse par d'autres voies que par chez nous... Beaucoup de grands écrivains furent de grands scénaristes.
Tu possèdes les qualités du conteur, légèreté et charme, tu envoûtes ton lecteur en le prenant par la main pour le promener, comme un poppa son/sa fiston(ne) dans le jardin public.
Bon, j'ai aussi essayé la prose longuette, on ne peut pas dire que ce fut un franc succès... lol !
https://lespoetes.net/forumvoirtopic.php?t=16895
Il est aussi sur Calaméo -> https://fr.calameo.com/books/006933331e5f27662ce49
et un autre plus dense : https://fr.calameo.com/books/006933331e85481806996
Ce message a été édité - le 21-03-2022 à 14:10 par Jim
Posté à 13h44 le 21 mars 22
un détail amusant, le nom d'Isidore Mévout phonétiquement proche du mot Mevcut qui se prononce (Mevjout) qui veut dire "disponible"
Posté à 07h54 le 22 mars 22
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