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Délectations mucosiales

Par : Jim

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Jim

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Annuellement, dans la bonne ville de Croustignac-les-chapelures, un concours entre membres du club les Fines-Bouches était organisé pour élire le meilleur chef cuisinier de la cité. C'était un événement tant à la gloire de l'art gastronomique que célébration de la dynamique de la municipalité au service de la bonne nutrition de ses administrés. L'événement était relayé dans tous les supports médiatiques du pays, voire l'étranger. Il en allait donc de la réputation de la cité et nul n'aurait songé à négliger telle festivité. Bien avant le jour du concours, tout le monde sur toutes les chaînes en parlait, se perdant dans des considérations sur l'ensemble des possibles lesquels conséquemment apporteraient fortune et notoriété tant à la cité qu'aux participants, et même à ceux qui, n'y participant pas, avaient pour métier d'en causer et d'en entretenir la causerie. Ne mâchons pas nos mots, un tel événement était l’emblème d'une civilisation ! Bien sûr, son ampleur nécessitait quelque investissement et seuls participeraient ceux y pouvant contribuer. Une convention veillait à ce que chacun disposât de ressources suffisantes et équivalentes afin que la participation au concours, et par suite son résultat, ne soit pas biaisé. Cela n'empêchait pas quelques voix, parfois avec raison, de crier au scandale, que certains concourants étaient liés par intérêt à certains contributeurs ; et que, même quelques média étaient mouillés dans ces cuisines de gâte sauce ! Mais si nous attendons que le monde soit parfait, nous ne prendrons jamais le temps de nous amuser un peu et il est bon, ainsi que le soutient la sagesse populaire, qui a toujours le dernier mot, c'est bien connu, de faire avec.
Ainsi, cinq maîtres queues, Albert, Amédée, André, Arsène et Alphonsine présentèrent leurs spécialités, chacun dans un domaine différent, à savoir : viandes, poissons, semoules, salades, légumes et fruits. Alphonsine, qui représentait la parité en marche, mettait toute sa féminité au service de son originalité et d'un bon goût qui avait déjà gagné bien des papilles !
Il ne restait plus, le jour du grand défi culinaire étant fixé, qu'à envoyer les cartons d'invitation aux contributeurs que, dans le plus grand secret, la commission organisatrice avait élus parmi l'ensemble des administrés, dès lors qu'ils satisfaisaient à quelques critères de bon sens, comme d'être citoyens depuis sept générations, de se laver les dents chaque jour, de ne pas élever de mygales dans le jardin public, et de jouir de tous leurs droits ludiques entre sept et soixante dix-sept ans. Bien sûr, quelques grincheux critiquaient l'exigence de la citoyenneté car, en effet, il n'avait jamais été précisé quel calendrier utiliser pour vérifier la bonne application de ce droit, à savoir le grégorien ou le julien ? Depuis plus de vingt ans, plusieurs membres du groupe international d'expertise en recherche astrologique – le GIERA - s'étaient penchés sur la question sans aboutir à un avis commun et définitif. En attendant, les convives de Croustignac-les-chapelures étaient bien décidés à ne point jeûner.
C'est ainsi que les cent convives se retrouvèrent dans le restaurant historique et fameux – c'est là que l'illustre Pacôme Hégéssippe Adélard Ladislas de Croustignac prenait son café tous les dix heures dans les années cinquante – bien connu de par le monde sous le nom d'Apocope. Des érudits s'y réunissaient pour décider de choses savantes et essentielles sur la chose littéraire, comme de savoir choisir entre la virgule ou le point-virgule, ou bien l'emploi de l'imparfait pour désigner une action passée susceptible d'être activée dans un futur lointain, bien que n'ayant pas encore atteint les marches du présent actuel ? Mais de ces subtilités, nos CENTS, car ainsi ces élus étaient-ils dès lors désignés, se lampouillaient largement la glotte ! Ils avaient d'autres saveurs à fouetter, et s'y préparaient dans une allégresse mesurée. Car ils savaient tous les feux des rampants planétaires brûler pour eux, braqués sur leur moindre geste, leur moindre tic, leur moindre hoquet, leur moindre déglutis, la moindre parcelle d'un détail insignifiant qui serait amplifiée jusqu'à valeur de prophétie céleste ! Soudainement promus au rang de star et de modèle d'humanité, ils pressentaient leur poussière s'épandre comme une super novæ explosant dans la galaxie médiatique. Tout faisant sens, comme on dit, surtout l'inexistant, cette pochette surprise !
Certains des concourants possédaient déjà une notoriété certaine. A Croustignac, la maison Porcinou avait longtemps dominé de sa réputation toutes les charcuteries du pays. Mais l'extension européenne du marché du lardon l'avait confrontée à une concurrence néfaste et, quand Zénobie prit la succession que son père lui laissait, elle désenchanta rapidement voyant tendre son chiffre d'affaires vers la marée basse. Puis, au bal guinguette d'ouverture du printemps, place de la Mairie, elle rencontra un jeune homme plein d'allant, Placide Goret, débordant de projets et d'audaces, auquel elle ouvrit les bras de sa charcuterie. Ayant beaucoup voyagé, il ambitionnait des mariages improbables de saveurs et, afin de relancer le commerce de sa bien-aimée, elle lui accorda l'extension de son magasin au poisson. Et c'est ainsi que démarra la Charcuterie-Poissonnerie Goret-Porcinou. Il innova fortement en remportant le premier prix, cette année là, du concours, avec sa stupéfiante recette du Clafoutis de homard flambé au Chouchen ! Ce triomphe sauva du gouffre leur commerce. Toutefois, le couple se heurta aux jérémiades des protecteurs du bien-être animal lesquels n'admettaient pas que les homards fussent voués aux flammes infernales du Chouchen ! En effet, ces crustacés sont, comme nous... ou presque, dotés d'un système nerveux et, même s'ils ne peuvent le crier sur les toits, souffrent le martyre ; il est de notre devoir d'humain de nous substituer à eux pour exprimer leur plainte. N'étant pas insensible à cet argument, Zénobie demanda à son époux comment tenir compte de cette juste protestation sans mettre en péril leur activité, laquelle venait d'être reconnue au patrimoine universel de la gastronomie. Elle avait toute confiance dans le génie de son cher et tendre, lequel ne la déçut pas, proposant l'année suivante une évolution de sa recette qui lui valut une seconde fois le premier prix du concours. Renseignements pris, il existait quelques vivants, du règne animal, au système nerveux si peu élaboré qu'on pouvait le considérer comme absent. Et c'est ainsi qu'il imagina le Clafoutis aux huîtres arrosé d'hydromel. Ce dernier possédait l'avantage de moins agresser les muqueuses et conséquemment d'être dégusté sans dommage par les enfants, ce qui élargissait son marché tout en prenant soin de la jeunesse. Heureux, le couple s'épanouit et eut un fils qui, lorsqu'ils prirent leurs retraites anticipées, tout en gardant leurs parts sur les dividendes, assura la continuité de cette activité digne de figurer dans les armoiries de la cité. Bien que n'ayant pas le génie de son père, Arsène, leur fils, maintint bien la réputation de la maison, apportant ça et là quelques améliorations à l'existant. Afin de s'adapter à la consommation de masse, il avait généralisé le clafoutis paternel à cette autre production originale bien que non innovante, le lasagne d'huîtres à l'hydromel, lequel connaissait un franc succès dans les cantines d'entreprise.
Face à cette puissance établie de la maison Goret-Porcinou, Alphonsine de la Cosse, jeune aristocrate désargentée mais riche d'engouements, savait porter sur ses épaules frêles et charmantes l'avenir de la gastronomie croustignacienne. En effet, l'assise présente des Goret-Porcinou appartenait au passé, le fils héritier, bien que concourant lui aussi, étant aussi pourvu d'imagination que l'huître de la recette paternelle. Il était donc une valeur sûre, même surannée. Comme Placide, elle avait beaucoup voyagé, et en particulier, longtemps vécu dans les pays du Maghreb. Il lui était donc facile d'imaginer comment allier tel aliment du Pérou avec tel autre du désert algérien, de la forêt canadienne et de la mer en baie d'Oran. Elle avait longuement et soigneusement mûri son innovation, et se pensait sûre de surclasser les académiques valeurs du concours. Par ailleurs, digne représentante des soucis de sa génération, consciente de l'inévitable, bienfaisant et nécessaire métissage culturel, afin de faciliter l'intégration des enfants de l'immigration, quelles qu'en fussent les causes et les circonstances, elle inventa le concept de créolisation culinaire, et devint ainsi la meneuse du mouvement le CréoCul ! Certainement surprendrait-elle tout ce joli monde avec son couscous landais, cuit à la vapeur puis refroidi, à base de semoule, de crabes, de muges, de bulots et d'algues, piqué de pignes de pins grillées, accompagné de Riesling chaud !
Bien évidemment, le fait d'être invité n'obligeait pas à participer, surtout que la participation n'était pas gratuite. Ceux qui contribuaient devaient débourser pour goûter autant qu'ils le voudraient de chacun des mets proposés par les concourants. Certes, cette contribution n'était pas très élevée. Suffisante pour que ces contributeurs ne cédassent à la tentation de bâfrer, pas trop pour qu'ils ne soient obligés de se restreindre, ce qui aurait faussé cette forme de vote qu'était le fait de suivre sa gourmandise. A chaque plat, il fallait donc débourser dix euros, de sorte qu'avec cinquante chacun pouvait goûter une fois de chaque plat proposé. Pour le jury, il suffirait de compter le montant de la recette acquis par chaque concourant pour savoir objectivement, scientifiquement diraient même certains purs rationalistes, quel serait le vainqueur de ce concours. Plus le plat est bon, plus on en redemande, tel était le principe de ce concours. Certains seraient sobres et n'auraient besoin de goûter à plusieurs plats pour se décider, tandis que d'autres y reviendraient, cela s'appelle liberté de choix, et même, ainsi que le proclame le jury : de bon goût ! En clair, la consommation est seule juge !
Le maire de Croustignac-les-chapelures exploiterait ces résultats quantitatifs, si représentatifs de la qualité de vie en sa bonne ville, en permettant à tous les média de montrer, preuves à l'appui, la probité de ses dires, combien il fait bon vivre ici, clamant la devise de la cité : BONNE CHAIR POUR PAS CHER !

Quand on décompta les cartons d'invitation récupérés, on s'aperçut sans surprise, cela est habituel à toutes réunions, que dix invités ne s'étaient pas dérangés. Il y a à cela de multiples causes : on peut être malade, pris par une autre activité comme un mariage, un baptême, un match de foot avec les copains, en voyage à perpète, et dieu sait si ce bled est éloigné ! Ou tout simplement non intéressé, n'avoir de goût pour la gastronomie, être agoraphobe, que sais-je ? déçu par les manifestations antérieures ? Pourtant, les absents existent et nous disent quelque chose, il suffit de voir les cimetières ! Bien que là, ce sont peut-être les présents qui parlent aux absents, qui sait ?... Comment attirer chacun, contenter tout le monde ? Qui trouvera la réponse à cette question universelle ? Faut-il se la poser, suggèrent quelques-uns baissant les yeux ? Une question sans réponse existe-t-elle ? clame un philosophe devant une caméra... un morceau de crabe coincé entre les incisives, un verre de mousseux à la main.
Puis, le jury compta les recettes. Il apparut alors que certains contributeurs n'avaient pas contribué... Ils étaient venus pour le fun, se faire prendre en photo près du maire, pouvoir dire aux copains « j'y étais ! », voir la tête de tous ces privilégiés qui profitent des circonstances, pas comme eux qui savent garder leurs distances, on ne les aura pas, on ne les achètera pas avec du crabe, des chips et de la vinasse, eux ! Et sans rien avoir ni bu ni mangé, ils s'en repartent avec des aigreurs d'estomac... Ainsi en fut-il pour dix autres convives, vives peut-être, mais fort peu avec...
Le comptable fut fier d'annoncer la recette dans le détail afin de déclarer le nom du vainqueur. Ce résultat fut présenté.
Le concours a rapporté une recette globale de 800 €, qui se répartit ainsi :
André 100 €, Amédée 70 €, Albert 30 €, Arsène 200 €, Alphonsine 400€.

Aucun doute sur la belle victoire d'Alphonsine que lui reconnut Arsène en l'embrassant avec vigueur sur le deux joues. Il se savait sans talent équivalent et il lui était d'autant plus facile de reconnaître celui d'autrui, surtout d'une aussi brillante et charmante jeune femme. C'était un vrai fair play !
Le maire annonça à la foule en liesse cette belle victoire en donnant les résultats :
50% des votes pour Alphonsine de la Cosse !
25 % des votes pour pour Arsène Goret !
12,5 % des votes pour André Dubavoir !
8,75 % des votes pour Amédée Brissac !
3,25 % des votes pour Albert Durocher !

Le montant recueilli lors de ce concours sera versé aux bonnes œuvres de la municipalité, annonça le Maire.
Un journaliste sans avenir fit alors remarquer que ce triomphe masquait une perte de 200 €.
Personne ne tiqua. Les absents ont toujours tort.

© Persona

Posté à 21h54 le 07 avril 22

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Pierre Lamy

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Si je ne me trompe, un semblable évènement se serait produit à jadis à Champignac.
Sourire
Coucou

Posté à 12h26 le 08 avril 22

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Jim

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Ils sont tous cousins!
Je n'ai pas introduit le discours du Maire relatif à la modernisation de sa ville...

Posté à 14h09 le 08 avril 22

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Aviateur

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Tout ceci me met l'eau à la bouche.
Je suis donc en recherche d'un pied à terre à Croustignac-les-chapelures pour pouvoir participer au prochain banquet ! (si possible pas très loin de l'Apocope!)

Posté à 23h51 le 10 avril 22

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Kerdrel

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récit croustillant que j'ai goûté avec délectation

Salut

Posté à 10h39 le 20 avril 22

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Jim

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Cela aura été ma contribution au thème du mois, on l'aura compris. Pas vraiment un poème - que possède de poétique la désignation renouvelée de la pose de licou ? -, plutôt un conte satyrique contemporain. Très Triste

Posté à 11h01 le 24 avril 22

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